Hier, une équipe du Conservatoire botanique de Nouvelle-Calédonie (CBNNC) et de l’Institut agronomique néo-calédonien (IAC) a entrepris une mission délicate sur les falaises du Pic aux Chèvres, en périphérie immédiate de Nouméa. L’objectif : évaluer l’état de santé de la seule population connue d’Alyxia minimiflora, récemment frappée par un incendie qui a détruit une grande partie des individus restants.
Sur le terrain : Nicolas Rinck, responsable du CBNNC, Eric Paidjan, animateur des Plans Directeurs de Conservation, et Yawiya Ititiaty, chercheure écologue à l’IAC. Ensemble, ils ont progressé sur les pentes abruptes et falaises de schistes, là où quelques pieds ont survécu aux flammes grâce à l’abri offert par les parois verticales.

Une découverte récente, déjà menacée
Décrite en 2024 par Guillaume Lannuzel dans sa révision du genre Alyxia (lien vers la publication : Guillaume Lannuzel, Jérôme Munzinger, Hervé Vandrot, Gildas Gâteblé ), Alyxia minimiflora est un arbuste endémique strictement cantonné à ce massif en périphérie immédiate de l’agglomération du Grand Nouméa. Classée En danger critique d’extinction (CR) sur la Liste rouge IUCN, elle incarne l’extrême vulnérabilité de nombreuses espèces néo-calédoniennes : une aire de répartition minuscule, des effectifs réduits, et des menaces concentrées.

De l’urgence à l’action
Lors de cette mission, l’équipe a évalué les individus survivants, repéré quelques plants en fructification, et prélevé boutures et graines. Ces propagules sont désormais confiés à Yawiya, chercheure en écologie végétale à l’IAC (Institut Agronomique néo-Calédonien) pour améliorer les connaissances sur cette espèce mal connue, et réaliser des essais de multiplication par semis, bouturage et, si nécessaire, éventuellement via culture in vitro.
Le but : créer des collections de conservation ex situ, produire des plants pour renforcer la population du Pic aux Chèvres et établir, à terme, de nouvelles stations sécurisées sur des sites écologiquement compatibles.

Un front écologique au contact de la ville
Ce site illustre une problématique majeure en Nouvelle-Calédonie : la frontière entre milieux naturels et zones urbanisées. Les incendies y trouvent un accès facile, la pression foncière fragilise les habitats, et la cohabitation entre développement et préservation devient un exercice d’équilibriste.
Préserver Alyxia minimiflora signifie donc aussi penser l’aménagement : reconnaître et valoriser la biodiversité présente, intégrer des zones refuges dans la planification, et impliquer les riverains, la commune et tous les acteurs locaux dans la prise en compte des enjeux et notamment la prévention des feux. L’urbanisation n’est pas incompatible avec la conservation, mais exige une démarche collective, informée et exigeante.
Ce massif du Pic aux Chèvres n’abrite pas seulement Alyxia minimiflora. Il constitue également la seule localité connue en Nouvelle-Calédonie pour Austrocallerya australis, une grande liane également présente dans le Queensland, en Australie. Ici, elle se trouve en limite d’aire de répartition mondiale. L’incendie d’octobre 2024 a failli l’anéantir : sans la mobilisation de la sécurité civile et l’intervention des experts et naturalistes au fait de ces trésors de biodiversité, ces deux espèces auraient pu disparaître. Sa survie souligne que les actions pour la sauvegarde de notre biodiversité débute aux portes de nos maisons.

Au-delà de l’utilité immédiate : pourquoi préserver cette espèce ?
À première vue, Alyxia minimiflora pourrait sembler “inutile” car elle ne présente pas d’usage économique ou médicinal connu. Mais ce prisme utilitariste ne rend pas justice à sa véritable importance.
Comme le montrent les travaux de Yachi & Loreau (1999) sur l’effet d’assurance de la biodiversité, et d’Isbell et al. (2015) sur le lien entre diversité fonctionnelle et résilience écologique, la présence d’espèces rares ou endémiques renforce la capacité d’un écosystème à encaisser des chocs. Chaque espèce joue un rôle, parfois discret, dans la stabilité, la robustesse et la capacité de régénération de l’ensemble.
Certaines assurent des fonctions écologiques similaires à d’autres (redondance fonctionnelle), permettant à l’écosystème de maintenir ses services même si certaines régressent. D’autres apportent des traits uniques, issus de millions d’années d’évolution, qui constituent un capital adaptatif précieux face aux changements futurs.
Ignorer ces espèces dans les diagnostics ou les plans d’aménagement, c’est se priver de leviers pour la résilience à long terme. En les laissant disparaître, on prend le risque de transformer des paysages “fonctionnels” mais appauvris en milieux vulnérables aux sécheresses, aux invasions biologiques ou aux dérèglements climatiques.
Enfin, au-delà de l’écologie, elles portent aussi un patrimoine culturel et symbolique : noms vernaculaires, usages traditionnels oubliés, attachements identitaires aux lieux. Leur perte est aussi celle d’une mémoire collective.

Une mobilisation collective
Ce sauvetage est possible grâce au soutien du ministère de la Transition écologique, via le Haut-commissariat de la République en Nouvelle-Calédonie, et à l’implication coordonnée de tous les partenaires mobilisés avec le CBNNC autour des ces enjeux, et notamment : l’Association Endemia, l’IAC, l’Herbier NOU, la province Sud, le WWF.
Mais Alyxia minimiflora n’est qu’un cas parmi plus de 200 espèces classées CR dans l’archipel. Chacune requiert une attention urgente, et le CBNNC, s’attache à prioriser les actions, mobiliser les savoirs, et fédérer les partenaires autour de la conservation de ce patrimoine exceptionnel.
Une opération financée par le Ministère de la Transition Ecologique. 
