Mission Belep 2025 — Sur les traces de Xavier de Montrousier

Sur « l’île du Soleil », que l’on nomme Dau Ar en langue locale (nyelâyu), nous avons repris un fil ancien, tendu en 1860 par Xavier de Montrousier lorsqu’il publia la première flore de Belep. Cent soixante‑cinq ans plus tard, nous avons rapporté sur place un original de cet ouvrage, issu de la collection léguée par Bernard Suprin, et nous l’avons présenté aux communautés, comme un témoin, un rappel de l’histoire et un passeur d’indices.

Cette mission du CBNNC, menée neuf jours durant, s’inscrit dans la phase 2 du Plan Directeur de Conservation (PDC) consacré à Bélep : après la synthèse bibliographique et cartographique, il fallait rafraichir les connaissances de terrain, préciser la répartition des espèces cibles en danger critique d’extinction, lire les habitats et comprendre les pressions qui s’y exercent. Nous revenons avec une matière inédite : des milliers de photographies géoréférencées, des échantillons à analyser pour l’herbier de Nouméa, une moisson de points d’observation, des confirmations, des surprises et, surtout, de quoi ajuster nos objectifs et nos priorités. Et possiblement des espèces nouvelles parmi celles que nous n’avons pas réussi à identifier sur place ? 

Belep = Dau Art = L'île du Soleil. On peut apercevoir au loin l'île Pott la dernière terre émergée de la Nouvelle-Calédonie vers le Nord - CBNNC cc by nc Nicolas Rinck

Belep, un lieu emblématique de l'histoire de la botanique en Nouvelle-Calédonie

Suivre Montrousier, c’est accepter le dialogue entre l’écrit du XIXe siècle et le territoire d’aujourd’hui. Ayant eu une expérience des collections et des échanges avec les scientifiques Australiens, il écrivait : « Il n’est pas aussi sans intérêt de remarquer que, pour être voisine de l’Australie, notre île lui ressemble fort peu sous le rapport de la végétation. ».

Publié en 1860 dans les Mémoires de l’Académie impériale de Lyon, La Flore de l’île Art (près de la Nouvelle-Calédonie) de Xavier de Montrousier constitue l’un des tout premiers corpus floristiques imprimés issus de Nouvelle-Calédonie, et le tout premier entièrement consacré à Bélep. Cet ouvrage fixe un socle : il rassemble, ordonne et commente la végétation d’Île Art à une époque où la botanique néo-calédonienne n’a pas encore ses grandes synthèses, et donne aux générations suivantes une base datée, localisée, citable. Par sa simple existence, il installe Belep au cœur de l’histoire naturaliste régionale et en fait un point de comparaison durable pour les inventaires modernes.

Sur le plan scientifique, la Flore étonne par la justesse de ses intuitions biogéographiques et la variété des informations qu’elle croise. Montrousier note la proximité de certaines composantes avec l’île Bourbon (La Réunion) et, inversement, la faible ressemblance avec l’Australie, puis souligne la « pauvreté en fougères » d’Île Art — autant d’indices qui, dès 1860, posent des questions de circulation des flores et d’originalité insulaire. Il s’attache aussi à des détails concrets — périodes de floraison et de fructification, observations d’habitats — et n’hésite pas à documenter les usages des plantes par les habitants (aliments, textiles, objets), offrant un tableau où botanique descriptive et savoirs locaux se répondent. Ces passages, souvent cités, donnent à l’ouvrage une portée qui dépasse l’inventaire pour toucher l’écologie historique et l’ethnobotanique.

Un site d'exception pour la flore, mais aussi le témoin du front d'extinction des espèces

Belep surprend par la coexistence de reliques de forêts anciennes (voire quasiment « intactes ») et de paysages durement marqués. Il existe, épars, des îlots de continuités végétales qui paraissent avoir traversé les siècles à l’abri d’une topographie protectrice ou d’un heureux concours de circonstances. Autour, les feux ont imprimé leur régime et leur mémoire : lisières morcelées, maquis appauvris, mosaïques interrompues. À cela s’ajoutent les traces d’une prospection minière désormais lointaine—plus de quatre‑vingts ans nous séparent du « boom » du Nickel qui a laissé layons, pistes, expositions de sol—et des pressions contemporaines, comme la progression récent des cochons sauvages ou l’installation d’espèces exotiques végétales échappées des jardins;

La présente mission a été mise en œuvre par le Conservatoire Botanique de Nouvelle-Calédonie, sous la responsabilité de Nicolas Rinck, pour le compte de la province Nord (Coordination DDEE – Jean-Jérôme Cassan, Adé Neponron et Christophe Hatjopoulos, Garde Nature), avec l’expertise du botaniste Hervé Vandrot et de son assistant Yohan Goroepata.

Pour cheminer vers un programme de sauvegarde des espèces et habitats naturels les plus menacés, l’objectif principal était ici de confronter les anciennes observations, les données de la littérature, les points théoriques épars de toutes époques, à la situation réelle sur le terrain, à documenter de manière fine treize espèces fortement menacées, et strictement propres à Belep, toutes inscrites  au statut « CR », c’est à dire en danger critique d’extinction au regard des critères internationaux de l’IUCN.

Il s’agissait de comprendre la dynamique écologique des habitats naturels de Belep, d’évaluer les menaces, sur le plateau Sud, puis le plateau Nord, les lisières forestières, les maquis ultramafiques, les bas de versants et les talwegs humides ont été explorés par transects ciblés. Chaque rencontre végétale a donné lieu à des notes de contexte sur l’habitat, à une prise GPS précise, des observations sur la phénologie (stades de développement, fertilité).

L'île Art - Dau Ar - Est une mosaique de paysages très variés, un morceau d'histoire géologique mêlée à l'évolution des espèces, dans un espace isolé du monde

Avant notre passage, les bases de données n’offraient pour plusieurs taxons que quelques occurrences éparses, issues de missions ou de collectes ponctuelles, parfois anciennes (1975, 2008, 2011). Nous avons choisi d’ouvrir des secteurs jamais prospectés de manière systématique, tout en revenant sur des témoins connus afin d’en mesurer l’état et l’extension. Cette double approche—exploration et révision—a permis d’épaissir la carte et d’entrer dans l’épaisseur écologique des lieux.

Toute l'équipe et nos guides locaux, merci à Nicolas et Joris pour l'accompagnement. photo cc by nc Christophe Hatjopoulos

Des redécouvertes qui chamboulent nos perceptions

Parmis les observations remarquables, il y a par exemple la redécouverte d’une conséquente population de Dendrophyllanthus vieillonii, une Phyllanthacée dont on ne connaissait jusqu’ici que des individus épars, échantillons d’herbier datés de 1972 (Veillon), 1978 (Jaffre), un échantillon du plateau Nord en 2009 (Muzinger) et aucune photographie in situ.  Les premières photos vous sont présentées ci-dessous, pour le plaisir des yeux, pour ce genre aux formes très graphiques. De la même façon nous avons trouvé plusieurs individus de Bocquillonia castaneifolia, autre espèce en danger critique, sur une occurrence non connue jusqu’alors à Belep. 

Treize espèces pré ciblées, en danger critique d'extinction

En ligne avec les objectifs du Plan Directeur de Conservation, la mission a permis de confirmer, d’affiner ou de compléter la distribution d’un noyau de treize espèces strictement endémiques de Bélep et ciblées par le PDC : 

Les résultats, contrastés selon les taxons, dessinent un paysage d’espoirs raisonnés et d’alertes franches. Pour Geissois belema, moins d’une dizaine d’individus ont été observés ; c’est un arbre magnifique, mais son aire de présence coïncide avec des secteurs très exposés aux incendies, et la trajectoire de l’espèce paraît suspendue à peu de choses. Pleioluma belepensis n’a été localisée qu’à une vingtaine d’individus regroupés sur un seul site, situation extrêmement réduite et inquiétante. À l’inverse, Macaranga latebrosa a été revue en plusieurs localités ; son statut immédiat semble moins critique qu’estimé initialement, mais comme toutes les espèces du groupe, elle n’existe qu’ici, ce qui suffit à en faire une fragilité structurelle. Dans plusieurs cas, les stations nouvelles ou confirmées mettent en évidence le rôle décisif de micro‑refuges : replis topographiques, fragments plus humide — autant d’endroits où la diversité a résisté, toujours précaire.

Ils existe au moins 3 espèces de pandanus à Belep, peut être plus, distinguer chaque espèce est peu aisé, une analyse précise des fruits est nécessaire - CBNNC cc by nc Nicolas Rinck

Nouvelles mentions et regards croisés

Au fil des jours, l’équipe a aussi noté la présence à Belep, d’espèces déjà signalées sur la Grande Terre mais observées ici pour la première fois. Ces mentions élargissent le regard biogéographique et invitent à reposer la question des circulations floristiques entre massifs ultramafiques. Elles donnent de l’épaisseur à une intuition de Montrouzier

« Chose étonnante ! plusieurs plantes que je n’ai jamais vues à la Grande-Terre, existent à la fois à l’île Art et à celle des Pins, situées à ses deux extrémités. Ces trois îles auraient-elles été autrefois réunies ? » . X. de Montrousier. Flore de l’Île Art. 1860

La mission a engrangé un grand nombre d'échantillons qui seront transmis à l'herbier NOU. CBNNC cc by nc Nicolas Rinck

Restitution aux communautés

Une restitution « à chaud » des premiers éléments de constat de la mission a été réalisée le dernier jour, cela a permis de faire se rencontrer une lecture scientifique et un paysage vécu au quotidien par près de 800 habitants. À la fin de la mission, nous avons partagé cartes, photos, et échantillons récoltés avec les clans et la mairie. Ces échanges ont permis d’aligner nos mots sur ceux du pays :  la toponymie locale, les souvenirs d’incendies, les repères de saison ont affiné notre compréhension des dynamiques d’habitat. Cette démarche de restitution se prolongera : documents, rencontres, et futures interventions permettront de diffuser les constats et d’échanger sur les actions possibles pour prendre collectivement en main ce patrimoine naturel exceptionnel. L’enjeu est clair : impliquer durablement la communauté dans l’observation et la protection des milieux, pour que la conservation soit une ambition partagée et que chacun puisse se donner les moyens d’agir.

Actions futures

Rien n’est arrêté, et c’est volontaire. Les pistes d’action seront co-construites avec les autorités coutumières, la commune et la Province Nord, en partant des priorités exprimées localement. Une première lecture des pressions place la prévention des feux au rang des déterminants : quelle organisation de l’espace pour prévenir ces incendies ? pare-feux ? Compartimentation des zones sensibles ? Pour certains taxons dont la situation est critique, il faudra sans doute maîtriser d’urgence la multiplication (graines, boutures, pépinières) afin de sécuriser des lignées et, le moment venu, d’envisager des renforcements très localisés. Chaque action sera conditionnée à des protocoles clairs, des autorisations formelles et une évaluation simple : ce que l’on fait, pourquoi on le fait, comment on le suit, et comment on corrige. Le coût, l’efficacité et la faisabilité de chaque option doit être évaluée en amont. Dau Ar est un espace très isolé et logistiquement compliqué, mais un formidable enjeu collectif.

Mise à jour à venir du PDC

Les échantillons d'herbier sont prélevés et accessibles au public ensuite à l'herbier NOU localisé à l'IRD à Nouméa. En tout cas la botanique est bien plus passionnante et enrichissante que l'actualité. cc by nc Nicolas Rinck

Le Plan Directeur de Conservation est un document vivant : ses priorités et ses mesures évoluent à mesure que progresse la connaissance scientifique et que se nouent des partenariats opérationnels. À la lumière des données acquises et des échanges menés sur place, le CBNNC réunira les experts et les partenaires pour faire évoluer les objectifs, dimensionner les actions à la bonne échelle et rechercher les bailleurs capables d’accompagner des projets concrets de sauvegarde.

L’ambition reste la même, mais s’affine : agir avec et pour la population, dans cet espace unique par la singularité de ses milieux, en construisant des solutions sobres, crédibles et suivies dans le temps, à la hauteur de la valeur écologique et culturelle de Belep.

La suite en images :

Cliquez pour télécharger le document (version provisoire en attente d'ajustements suite à la mission)

Une opération financée par la province Nord et l'Office Français de la Biodiversité