1001 Plantes – Une série NC la 1ère produite par Emotion Capturée avec le concours du CBNNC
Dans les forêts humides de Grande Terre pousse une plante discrète, sans grandes fleurs spectaculaires ni parfum voyant. Pourtant, Amborella trichopoda occupe une place unique dans l’histoire du vivant : elle représente la seule lignée vivante sœur de toutes les autres plantes à fleurs actuelles. Il ne s’agit pas vraiment de « la première fleur », mais en tout cas c’est pour les botaniste un témoin exceptionnel sur les débuts de l’aventure des angiospermes (groupe des plantes à fleurs).
- Nom scientifique : Amborella trichopoda Baill.
- Famille : Amborellaceae
- Type : arbuste sarmenteux à petit arbre de sous-bois
- Statut : Espèce endémique de Nouvelle-Calédonie ; préoccupation mineure (LC) en terme de menaces ; non protégée réglementairement – Fiche endemia : https://endemia.nc/flore/fiche254
- Note botanique : Ses fleurs ne possèdent ni pétales ni sépales distincts, mais des pièces intermédiaires appelées tépales, disposées en spirale.
Pas la “mère” des fleurs, mais leur plus proche témoin vivant
La formule de la vidéo est parlante, mais scientifiquement imprécise. Amborella n’est pas « la mère de toutes les espèces florales » : c’est pour être plus précis la seule espèce survivante d’une lignée qui s’est séparée très tôt de celle de toutes les autres angiospermes vivantes (Parkinson et al., 1999 ; Amborella Genome Project, 2013). Cette nuance compte. L’ancêtre commun des plantes à fleurs est éteint ; Amborella n’en est pas une copie intacte.
En revanche, sa position phylogénétique (dans « l’arbre du vivant » de toutes les espèces) en fait un repère incomparable pour discuter des caractères anciens des angiospermes. Le chiffre d’environ 140–145 millions d’années renvoie à l’ancienneté probable de la divergence de cette lignée, pas à l’âge de l’espèce actuelle elle-même (Carey et al., 2024).
Une endémique stricte des forêts humides de Grande Terre
Amborella trichopoda n’existe naturellement qu’en Nouvelle-Calédonie, sur la Grande Terre. Elle est signalée en forêt humide de basse à moyenne altitude, entre environ 170 et 1000 m, surtout sur schistes. Kew la décrit comme un arbuste sarmenteux ou petit arbre du biome tropical humide (POWO, 2026).
Elle appartient au sous-bois, dans des ambiances ombragées et humides. Sa silhouette reste assez discrète, ce qui contraste avec sa célébrité scientifique mondiale : sur le terrain, on peut la croiser sans imaginer qu’on a devant soi l’une des espèces les plus commentées par les botanistes de l’évolution.
Sexes séparés, mais expression sexuelle parfois instable
Autre affirmation à nuancer : oui, Amborella peut changer d’expression sexuelle, mais pas au sens simpliste d’une plante qui « décide » librement de devenir mâle ou femelle d’une année à l’autre. L’espèce est dioïque : les fleurs mâles et femelles sont portées par des individus distincts.
Des travaux sur des populations de cette espèce ont cependant montré une certaine instabilité sexuelle : quelques individus changent d’expression entre saisons ou produisent une proportion de fleurs bisexuées (Anger et al., 2017). Cette plasticité a longtemps alimenté le débat sur l’origine du système sexuel chez Amborella. Les données génomiques récentes montrent désormais un système de détermination sexuelle « ZW », donc une base génétique réelle, mais avec des chromosomes sexuels très jeunes à l’échelle évolutive (Carey et al., 2024). Contrairement aux humains, ici c’est la femelle qui possède deux chromosomes différents (ZW) alors que le mâle est homogamétique (ZZ). En clair : le sexe est génétiquement cadré, sans être totalement figé dans son expression.
Un bois sans vaisseaux, rareté majeure chez les angiospermes
Amborella intrigue aussi par son anatomie. Alors que l’immense majorité des plantes à fleurs transportent l’eau grâce à des vaisseaux plus larges et performants, son xylème apparaît fonctionnellement dépourvu de vaisseaux et composé essentiellement de « trachéides » (Feild et al., 2000). Ce trait a beaucoup compté dans son intérêt scientifique, car il rapproche son fonctionnement hydraulique de solutions plus anciennes ou plus conservatrices et limite sa capacité à croiser rapidement ou à coloniser des milieux très secs. Cette combinaison de traits en fait un excellent point de comparaison pour tester des hypothèses sur les premières plantes à fleurs : probablement des ligneux de milieux forestiers humides, à croissance modeste.
Petites fleurs, pollinisation mixte et fruits/graines au temps long
Les fleurs d’Amborella sont petites, crème à verdâtres, peu démonstratives et pourtant elles servent elles aussi à expliquer l’évolution des plantes à fleurs en particulier dans le développement des carpelles chez le fleur femelle (Fourquin et al. 2005). D’autres travaux de biologie florale indiquent une pollinisation mixte, à la fois par le vent et par de petits insectes notamment des petits coléoptères et des mouches attirés par des odeurs discrètes, ce qui est cohérent avec des fleurs discrètes de sous-bois (Williams, 2009). La suite du cycle est remarquable par sa lenteur. Des observations menées en Nouvelle-Calédonie ont montré un cycle de fructification très long : les fruits restent verts pendant environ neuf mois, rougissent au début de la floraison suivante, puis peuvent encore demeurer sur la plante longtemps avant de tomber (Fourcade et al. 2025). Les graines acquièrent leur capacité de germination environ un an après la floraison, et des fruits à deux stades de maturité coexistent souvent sur un même individu. Le fruit rouge charnu évoque une dispersion par oiseaux, hypothèse ancienne et plausible, mais le fait bien documenté est surtout cette longue disponibilité des graines. La germination de ses graines est complexe et révèle également des caractéristiques archaïques dont un embryon de très petite taille qui a besoin de se développer au sein de la graine avant que la radicule n’en sorte (Fogliani et al. 2017).
Un génome de référence… et un ADN mitochondrial hors norme
Amborella c’est aussi une espèce-laboratoire. Le séquençage de son génome a fourni une référence majeure pour reconstituer l’évolution des gènes et des génomes des plantes à fleurs (Amborella Genome Project, 2013). Son ADN mitochondrial a ajouté une surprise spectaculaire : un génome immense, d’environ 3,9 mégabases, contenant de grandes quantités d’ADN étranger acquis auprès d’autres plantes et même d’algues vertes et de mousses (Rice et al., 2013). Ce « transfert horizontal » de gènes à grande échelle ne fait pas d’Amborella une « chimère » au sens courant, mais montre à quel point les génomes végétaux peuvent être de véritables « aspirateurs » à gènes plus dynamiques qu’on l’imaginait.
Une espèce peu menacée globalement, mais pas sans enjeu de conservation
Amborella est classée « LC » (préoccupation mineure), ce qui indique qu’elle n’est pas aujourd’hui considérée comme globalement au bord de l’extinction . Il serait pourtant trompeur d’en conclure qu’il n’y a pas d’enjeu. Il pourrait exister des sous-populations fortement affectées localement par le cerf et le cochon. La conservation d’Amborella ne devrait pas viser seulement “une espèce présente quelque part”, mais plusieurs ensembles génétiques distincts. Les études phylogéographiques montrent en effet que son histoire a été marquée par des refuges forestiers pléistocènes (depuis 2.58 millions d’années) et une forte structuration géographique (Poncet et al., 2013).
Définitions de termes employés
- Angiosperme : plante à fleurs. Les graines des angiospermes se développent dans un organe fermé qui donnera le fruit.
- Arbuste sarmenteux : arbuste à tiges longues, souples et souvent appuyées sur d’autres plantes, sans être une vraie liane au sens strict.
- Dioïque : espèce dont les fleurs mâles et les fleurs femelles sont portées par des individus différents.
- Bisexuée : fleur qui porte à la fois des organes mâles et femelles fonctionnels.
- Endémique : espèce naturellement présente dans une région donnée et nulle part ailleurs dans le monde.
- Phylogénie : reconstitution des relations de parenté entre les êtres vivants au cours de l’évolution.
- Lignée sœur : groupe vivant le plus proche d’un autre groupe dans un arbre de parenté. Ici, Amborella est la lignée sœur de toutes les autres plantes à fleurs actuelles.
- Divergence : moment où deux lignées évolutives se séparent à partir d’un ancêtre commun.
- Substrat schisteux : sol développé sur des roches de type schiste, qui influencent la structure du terrain, le drainage et la végétation.
- Tépale : pièce florale qui n’est ni clairement un pétale, ni un sépale. On les trouve chez les plantes où l’enveloppe de la fleur est uniforme.
- Trachéide : cellule allongée et étroite qui assure à la fois le soutien de la plante et le transport de l’eau. Chez Amborella, ces cellules sont l’unique moyen de transport, à l’inverse des vaisseaux plus gros chez les autres fleurs.
- Pollinisation : transfert du pollen vers les organes femelles de la fleur, étape nécessaire à la fécondation.
- Dormance : état dans lequel une graine ne germe pas tout de suite, même si les conditions semblent favorables.
- Refuge pléistocène : zone où une espèce a pu se maintenir pendant les variations climatiques du Pléistocène, avant de se redéployer ensuite.
- Régénération : renouvellement naturel d’une population par la production et la survie de jeunes individus.
- Xylème : tissu végétal (le bois) qui conduit la sève brute (eau et sels minéraux) des racines vers les feuilles.
Bilbiographie
- Amborella Genome Project. (2013). The Amborella genome and the evolution of flowering plants. Science, 342(6165), 1241089. https://doi.org/10.1126/science.1241089
- Anger, N., Fogliani, B., Scutt, C. P., & Gâteblé, G. (2017). Dioecy in Amborella trichopoda: evidence for genetically based sex determination and its consequences for inferences of the breeding system in early angiosperms. Annals of Botany, 119(4), 591–597. https://doi.org/10.1093/aob/mcw278
- Fourcade F, Pouteau R, Jaffré T, Marmey P. In situ observations of the basal angiosperm Amborella trichopoda reveal a long fruiting cycle overlapping two annual flowering periods. J Plant Res. 2015 Sep;128(5):821-8. https://doi: 10.1007/s10265-015-0744-5.
- Fogliani B, Gâteblé G, Villegente M, Fabre I, Klein N, Anger N, Baskin CC, Scutt CP. The morphophysiological dormancy in Amborella trichopoda seeds is a pleisiomorphic trait in angiosperms. Ann Bot. 2017 Mar 1;119(4):581-590. https://doi: 10.1093/aob/mcw244.
- Fourquin C, Vinauger-Douard M, Fogliani B, Dumas C, Scutt CP. Evidence that CRABS CLAW and TOUSLED have conserved their roles in carpel development since the ancestor of the extant angiosperms. Proc Natl Acad Sci U S A. 2005 Mar 22;102(12):4649-54. https://doi: 10.1073/pnas.0409577102.
- Carey, S. B., Aközbek, L., Lovell, J. T., Jenkins, J., Healey, A. L., Shu, S., Grabowski, P., Yocca, A., Stewart, A., Jones, T., Barry, K., Rajasekar, S., Talag, J., Scutt, C., Lowry II, P. P., Munzinger, J., Knox, E. B., Soltis, D. E., Soltis, P. S., et al. (2024). ZW sex chromosome structure in Amborella trichopoda. Nature Plants, 10(12), 1944–1954. https://doi.org/10.1038/s41477-024-01858-x
- Endress, P. K., & Igersheim, A. (2000). The reproductive structures of the basal angiosperm Amborella trichopoda (Amborellaceae). International Journal of Plant Sciences, 161(S6), S237–S248. https://doi.org/10.1086/317571
- Feild, T. S., Zweiniecki, M. A., Brodribb, T., Jaffré, T., Donoghue, M. J., & Holbrook, N. M. (2000). Structure and function of tracheary elements in Amborella trichopoda. International Journal of Plant Sciences, 161(5), 705–712. https://doi.org/10.1086/314293
- Fourcade, F., Pouteau, R., Jaffré, T., & Marmey, P. (2015). In situ observations of the basal angiosperm Amborella trichopoda reveal a long fruiting cycle overlapping two annual flowering periods. Journal of Plant Research, 128(5), 821–828. https://doi.org/10.1007/s10265-015-0744-5
- Parkinson, C. L., Adams, K. L., & Palmer, J. D. (1999). Multigene analyses identify the three earliest lineages of extant flowering plants. Current Biology, 9(24), 1485–1488. https://doi.org/10.1016/S0960-9822(00)80119-0
- Peruzzi, L., Roma-Marzio, F., & Flamini, G. (2020). Spontaneous emission of volatiles from the male flowers of the early-branching angiosperm Amborella trichopoda. Planta, 251(3), 67. https://doi.org/10.1007/s00425-020-03360-y
- Poncet, V., Munoz, F., Munzinger, J., Pillon, Y., Gomez, C., Couderc, M., Tranchant-Dubreuil, C., Hamon, S., & de Kochko, A. (2013). Phylogeography and niche modelling of the relict plant Amborella trichopoda (Amborellaceae) reveal multiple Pleistocene refugia in New Caledonia. Molecular Ecology, 22(24), 6163–6178. https://doi.org/10.1111/mec.12554
- Rice, D. W., Alverson, A. J., Richardson, A. O., Young, G. J., Sanchez-Puerta, M. V., Munzinger, J., Barry, K., Boore, J. L., Zhang, Y., dePamphilis, C. W., Knox, E. B., & Palmer, J. D. (2013). Horizontal transfer of entire genomes via mitochondrial fusion in the angiosperm Amborella. Science, 342(6165), 1468–1473. https://doi.org/10.1126/science.1246275
- Williams, J. H. (2009). Amborella trichopoda (Amborellaceae) and the evolutionary developmental origins of the angiosperm progamic phase. American Journal of Botany, 96(1), 144–165. https://doi.org/10.3732/ajb.0800070
- Sources web consultées pour les données de répartition et de statut
– Endemia. (2026). Amborella trichopoda. https://endemia.nc/flore/fiche254
– Plants of the World Online (POWO). (2026). Amborella trichopoda Baill. Royal Botanic Gardens, Kew. https://powo.science.kew.org/taxon/581745-1
Rédaction: Nicolas Rinck, 2026. Relecture : Bruno Fogliani, Amborella trichopoda, la survivante qui éclaire l’origine des fleurs. Conservatoire Botanique de Nouvelle-Calédonie. Articles de vulgarisation. https://www.conservatoirebotanique.nc/?p=5980
Dans le cadre de la série « 1001 Plantes » / Alan Nogues / NcLa 1ère