1001 Plantes – Une série NC la 1ère produite par Emotion Capturée avec le concours du CBNNC
À première vue, Apiopetalum velutinum ne ressemble guère à une « plante de la famille des carottes ». Pourtant, malgré son port ligneux, cet arbuste des crêtes appartient bien aux Apiaceae. Endémique de Nouvelle-Calédonie et lié aux montagnes ultramafiques du Sud, il concentre plusieurs singularités locales : un genre unique au monde, une branche ancienne des Apiales, et une vie suspendue entre brouillards, vents, sols pauvres et incendies.
- Nom scientifique : Apiopetalum velutinum Baill.
- Famille : Apiaceae (sous-famille Mackinlayoideae)
- Type : Arbuste à petit arbre, souvent tortueux sur les crêtes exposées
- Milieu : Forêt humide d’altitude et maquis orophile sur substrats ultramafiques
- Statut : Espèce et genre endémiques de Nouvelle-Calédonie ; habitat spécialisé vulnérable aux feux et à la fragmentation – fiche endemia : https://endemia.nc/flore/fiche724
Une « carotte ligneuse » qui n’a rien d’une plante ordinaire
Dire qu’Apiopetalum velutinum appartient à la « famille des carottes » n’est pas faux, mais c’est une simplification un peu trompeuse.
Le genre Apiopetalum est aujourd’hui rangé dans les Apiaceae, dans l’ordre des Apiales, mais il représente une branche séparée tôt dans l’histoire du groupe, loin de l’image classique du céleri, du persil ou de la carotte.
Les analyses morphologiques et moléculaires le placent parmi des lignées anciennes du groupe, aux côtés de taxons qui ont conservé des caractères originaux (Lowry et al., 2001 ; Nicolas & Plunkett, 2009 ; Clarkson et al., 2021).
Autrement dit, ce n’est pas une « plante primitive » figée dans le passé, mais une lignée ancienne qui a suivi sa propre trajectoire évolutive.
Un genre unique au monde, confiné aux montagnes ultramafiques du Sud
Le genre Apiopetalum ne vit qu’en Nouvelle-Calédonie et ne comprend que deux espèces acceptées aujourd’hui, ce qui en fait un petit groupe strictement endémique du territoire (Kew, 2026).
Apiopetalum velutinum est lui-même associé aux substrats ultramafiques montagnards du Sud calédonien.
Les travaux de synthèse sur les forêts d’altitude le signalent dans les forêts du massif du Sud, où il figure parmi les ligneux fréquents, notamment dans des forêts sommitales dominées localement par Araucaria laubenfelsii entre 800 et 1100 m, mais aussi dans les maquis sommitaux exposés (Nasi et al., 2002).
Autrement dit, l’espèce occupe un étage bien particulier, entre forêt humide d’altitude et formations ligneuses basses des crêtes.
Les localités mises en avant dans la vidéo, comme la Montagne des Sources sur la commune du Mont-Dore, correspondent donc bien à son écologie de plante montagnarde spécialisée.
Sur sols ultramafiques, survivre au nickel sans terrain facile
Les roches ultramafiques donnent des sols pauvres en nutriments majeurs, souvent déséquilibrés en calcium et magnésium, mais riches en éléments comme le nickel, le chrome ou le manganèse. Pour la plupart des plantes, c’est un milieu difficile : faible réserve utile en eau, peu de matière organique, toxicité potentielle des métaux.
Apiopetalum velutinum fait partie de cette flore spécialisée capable de s’y maintenir, mais il faut éviter un raccourci fréquent : pousser sur un sol nickélifère ne signifie pas automatiquement hyperaccumuler le nickel. On le qualifie donc plus rigoureusement de métallophyte, c’est-à-dire d’espèce tolérante à ces sols riches en métaux.
Feuilles épaisses, toucher velouté et silhouettes modelées par le vent
Le nom velutinum évoque un aspect velouté, ce qui cadre bien avec les descriptions de terrain et l’allure douce du feuillage montrée par les photographies. Chez Apiopetalum, les feuilles sont simples, épaisses, presque charnues, regroupées en bouquets au sommet des rameaux, sous de larges ombelles aplaties (Lowry et al., 2001).
Des feuilles un peu gaufrées et une architecture relevant du modèle de Leeuwenberg, un détail surtout parlant pour les botanistes mais qui aide à comprendre sa silhouette ramifiée et répétitive.
Cette silhouette compacte n’a rien d’anecdotique : dans les crêtes humides et ventées, les plantes doivent limiter la perte d’eau, résister au froid relatif des sommets calédoniens et supporter une exposition quasi permanente aux brouillards. Lorsque la végétation s’ouvre, le vent sculpte des individus bas et noueux, une forme fréquente chez les arbustes des maquis orophiles.
Entre forêt d’altitude et maquis orophile, une plante de transition
Apiopetalum velutinum est intéressant parce qu’il ne se limite pas à une seule physionomie de paysage. Il peut se retrouver dans les formations hautes arborées mais aussi dans les maquis de végétation basse.
Cette double affinité écologique lui permet d’occuper la lisière entre les forêts denses et les formations de sommet.
En revanche, beaucoup d’aspects de sa biologie restent peu documentés dans la littérature accessible : pollinisateurs, dispersion précise des fruits, dynamique de régénération après feu.
Feux répétés, fragmentation : signaux d’alerte
La menace la mieux documentée pour l’espèce n’est pas un ennemi unique, mais la dégradation de son habitat.
Les forêts de montagne du Sud ont beaucoup souffert de l’exploitation minière ancienne et des incendies répétés, au point de ne subsister par endroits qu’en reliques ou sous des formes très ouvertes et dégradées (Nasi et al., 2002).
À l’échelle des substrats ultramafiques néo-calédoniens, ces pressions restent aujourd’hui l’un des principaux moteurs de risque pour la flore spécialisée (Birnbaum et al., 2023).
Définitions de termes employés
- Apiaceae : famille botanique qui comprend notamment la carotte, le persil, le céleri et de nombreuses ombellifères.
- Apiales : ordre de plantes à fleurs qui regroupe notamment les Apiaceae et quelques familles proches.
- Canopée : partie supérieure de la végétation forestière, formée par les cimes.
- Endémique : espèce naturellement présente dans une région et nulle part ailleurs.
- Hyperaccumulateur : plante capable d’accumuler dans ses tissus des concentrations très élevées de métaux, au-delà des valeurs ordinaires.
- Lignée basale : branche évolutive séparée tôt dans l’histoire d’un groupe ; dans un texte de vulgarisation, on peut aussi parler de branche ancienne.
- Maquis orophile : formation végétale basse des sommets et crêtes, exposée au vent et aux conditions de montagne.
- Métallophyte : plante capable de vivre sur des sols naturellement riches en métaux.
- Modèle de Leeuwenberg : type d’architecture végétale fondé sur la répétition de ramifications comparables, donnant souvent un port très construit.
- Ombelle composée : inflorescence dont plusieurs petits rayons partent d’un même point, eux-mêmes divisés en sous-rayons.
- Ultramafique : se dit de roches et de sols riches en magnésium, fer et métaux traces, souvent pauvres en nutriments utiles aux plantes.
Bilbiographie
- Birnbaum, P., Ibanez, T., Blanchard, G., Justeau-Allaire, D., Hequet, V., Eltabet, N., Vieilledent, G., Barbier, N., Barrière, R. & Bruy, D. (2023). Forest and tree species distribution on the ultramafic substrates of New Caledonia. Botany Letters, 170(3), 412–424. https://doi.org/10.1080/23818107.2023.2181216
- Clarkson, J.J., Zuntini, A.R., Maurin, O., Downie, S.R., Plunkett, G.M., Nicolas, A.N., Smith, J.F., Feist, M.A.E., Gutierrez, K., Malakasi, P., Bailey, P., Brewer, G.E., Epitawalage, N., Zmarzty, S. & Baker, W.J. (2021). A higher-level nuclear phylogenomic study of the carrot family (Apiaceae). American Journal of Botany, 108(7), 1252–1269. https://doi.org/10.1002/ajb2.1701
- Endemia. (2026). Apiopetalum velutinum. Faune et Flore de Nouvelle-Calédonie. https://endemia.nc/flore/fiche724
- Gourmelon, V., Maggia, L., Powell, J.R., Gigante, S., Hortal, S., Gueunier, C., Letellier, K., Carriconde, F., et al. (2016). Environmental and Geographical Factors Structure Soil Microbial Diversity in New Caledonian Ultramafic Substrates: A Metagenomic Approach. PLoS ONE, 11(12), e0167405. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0167405
- Jaffré, T., Pillon, Y., Thomine, S. & Merlot, S. (2013). The metal hyperaccumulators from New Caledonia can broaden our understanding of nickel accumulation in plants. Frontiers in Plant Science, 4, 279. https://doi.org/10.3389/fpls.2013.00279
- Kew Science. (2026). Plants of the World Online: Apiopetalum. Royal Botanic Gardens, Kew. https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:2964-1
- Lowry, P.P. II, Plunkett, G.M. & Oskolski, A.A. (2001). Early lineages in Apiales: insights from morphology, wood anatomy and molecular data. Edinburgh Journal of Botany, 58(2), 207–220. https://doi.org/10.1017/S0960428601000580
- Morat, P., Jaffré, T., Tronchet, F., Munzinger, J., Pillon, Y., Veillon, J.-M., Chalopin, M., Birnbaum, P., Rigault, F., Dagostini, G., Tinel, J. & Lowry, P.P. (2012). The taxonomic reference base Florical and characteristics of the native vascular flora of New Caledonia. Adansonia, 34(2), 179–221. https://doi.org/10.5252/a2012n2a1
- Nasi, R., Jaffré, T. & Sarrailh, J.-M. (2002). Les forêts de montagne de la Nouvelle-Calédonie. Bois et Forêts des Tropiques, 274(4), 5–18. https://doi.org/10.19182/bft2002.274.a20125
- Nicolas, A.N. & Plunkett, G.M. (2009). The demise of subfamily Hydrocotyloideae (Apiaceae) and the re-alignment of its genera across the entire order Apiales. Molecular Phylogenetics and Evolution, 53(1), 134–151. https://doi.org/10.1016/j.ympev.2009.06.010
- Paul, A.L.D., Isnard, S., Wawryk, C.M., Erskine, P.D., Echevarria, G., Baker, A.J.M., Kirby, J.K. & van der Ent, A. (2021). Intensive cycling of nickel in a New Caledonian forest dominated by hyperaccumulator trees. The Plant Journal, 107(4), 1040–1055. https://doi.org/10.1111/tpj.15362
Rédaction : Nicolas Rinck 2026. relecture [à compléter] – Apiopetalum velutinum, sentinelle des crêtes du Grand Sud. Articles de vulgarisation. https://www.conservatoirebotanique.nc/?p=6640
Dans le cadre de la série « 1001 Plantes » / Alan Nogues / NcLa 1ère