1001 Plantes – Une série NC la 1ère réalisée par Emotion Capturée avec le concours du CBNNC
Dans le Grand Sud néo-calédonien, au bord des lacs, des creeks et des rivières peu profondes de la Plaine des Lacs, pousse un conifère qui ne ressemble guère à l’image habituelle du « pin ». Retrophyllum minus, ou bois bouchon, vit souvent les pieds dans l’eau, sur des berges ultramafiques étroites et inondables. Son tronc évasé, son bois très léger et ses graines capables de flotter en font une espèce spectaculaire, mais aussi un excellent cas d’école pour parler d’adaptation sans exagérer le trait.
- Nom scientifique : Retrophyllum minus (Carrière) C.N.Page
- Famille : Podocarpaceae
- Type : Arbre / arbuste – petit conifère riparien endémique du Grand Sud
- Milieu : Berges de lacs, de creeks et de rivières peu profondes, souvent au contact direct de l’eau, parfois périodiquement submergées, sur substrats ultramafiques
- Statut : En danger (« EN » – Liste rouge UICN) ; espèce protégée en Province Sud – fiche endemia : https://endemia.nc/flore/fiche84
Un conifère là où on ne l’attend pas
Retrophyllum minus, le « bois bouchon », est un petit conifère endémique du sud-est de la Grande Terre. On le rencontre surtout dans la Plaine des Lacs et ses environs, au bord des lacs, des creeks et des rivières peu profondes, souvent au contact direct de l’eau et parfois dans des zones périodiquement submergées. Ici, le conifère n’évoque ni la montagne ni la pinède : il appartient à une ripisylve basse, parfois réduite à un mince ruban sur des sols ultramafiques pauvres en nutriments et riches en métaux. À la Chute de la Madeleine, Jaffré décrit même une bande alluviale de 1 à 5 m de large, ce qui dit bien la spécialisation et la fragilité de cet habitat (de Laubenfels, 1972 ; Jaffré, 1988 ; Mill, 2016).
Le portrait botanique du « bois bouchon »
L’espèce se reconnaît d’abord à son port : un arbuste ou petit arbre, le plus souvent bas, à base de tronc très évasée, parfois contrefortée, qui se rétrécit rapidement vers le haut. Son bois, blanchâtre à crème, est remarquablement léger, ce qui éclaire bien le nom vernaculaire de « bois bouchon ». Les feuilles adultes sont épaisses, coriaces, opposées-décussées et disposées en quatre rangs ; leur zone centrale surélevée, souvent plus large que les marges, est un bon caractère d’identification. Les cônes femelles portent une graine entourée d’un épimatium charnu ; chez cette espèce, la surface de la graine est rugueuse et poreuse, ce qui favorise la flottaison et relie directement la morphologie au mode de vie riverain (de Laubenfels, 1972 ; Mill, 2016).
Des adaptations probables à la vie au bord de l’eau
Plusieurs traits du bois bouchon suggèrent une spécialisation à la vie au bord de l’eau, mais il vaut mieux les présenter avec mesure. La base élargie du tronc peut contribuer à la stabilité sur des berges meubles ou remaniées par les crues, et la flottaison des graines rend très plausible une dispersion par l’eau. Des observations anatomiques ont aussi révélé des canaux d’air dans le bois de tige. Il est donc plus juste de parler d’aération interne probable en contexte saturé d’eau que d’un tronc qui « stockerait l’oxygène » au sens simple du terme.
L’espèce est dioïque, c’est-à-dire que les cônes mâles et femelles sont portés par des individus différents. Sa fructification semble tendre vers les périodes de hautes eaux, mais ce point reste encore peu documenté à l’échelle de toute son aire (Carlquist et Nazaire, 2016 ; Cornu et al., 2001 ; Mill, 2016).
Une espèce ancienne, mais pas figée
Le bois bouchon appartient aux Podocarpaceae, une famille de conifères surtout australs. Son nom actuellement accepté est Retrophyllum minus, combinaison publiée par C.N. Page à partir du basionyme Nageia minor. Dans la littérature plus ancienne, l’espèce apparaît souvent sous d’autres noms, notamment Podocarpus minor, Decussocarpus minor et, pour une partie du matériel palustre, Podocarpus palustris ; garder ces synonymes en tête aide beaucoup à lire les flores, rapports et herbiers anciens (Page, 1989 ; Mill, 2016 ; POWO, 2026 ; IPNI, 2026).
Les données génétiques disponibles soutiennent la distinction entre R. minus et son proche parent néo-calédonien R. comptonii, même si certaines populations de la Plaine des Lacs présentent des caractères intermédiaires ; une hybridation a été proposée comme hypothèse, sans démonstration définitive à ce jour (Herbert et al., 2002 ; Mill, 2016). Enfin, les sédiments du lac Xere Wapo indiquent sa présence dans la région depuis au moins 120 000 ans. Cela en fait une composante ancienne des paysages du Grand Sud, mais non la preuve d’une espèce restée inchangée depuis « le temps des dinosaures » (Stevenson et Hope, 2005 ; Mill, 2016).
Conserver l’arbre, mais surtout la rivière
Aire très restreinte, petites sous-populations, habitat linéaire et fragile : Retrophyllum minus cumule plusieurs facteurs de vulnérabilité. L’espèce est classée En danger et protégée en Province Sud (Thomas, 2010 ; Royal Botanic Garden Edinburgh, 2019 ; Province Sud, 2024). Les menaces les mieux documentées sont les incendies, les activités minières et leurs effets connexes, les modifications hydrologiques, certains aménagements de berges et, localement, des perturbations liées à la fréquentation humaine des sites (Jaffré et al., 2010 ; Mill, 2016 ; Province Sud, 2024).
Pour cette espèce, conserver quelques individus ne suffit pas : il faut aussi préserver la qualité de l’eau, la dynamique des crues, la stabilité des berges et la continuité des petites ripisylves, dans un ensemble de zones humides reconnu notamment par la Convention Ramsar des Lacs du Grand Sud. Des opérations de restauration menées à la Chute de la Madeleine ont montré que la germination et la plantation sont possibles ; mais la survie à long terme dépend d’abord du maintien d’un habitat aquatique fonctionnel (Cornu et al., 2001 ; Province Sud, 2024).
Définitions de termes employés
- Podocarpaceae : Famille de conifères surtout présente dans l’hémisphère Sud, souvent caractérisée par des graines partiellement enveloppées par des tissus charnus.
- Endémique : Qui n’existe naturellement que dans une seule région du monde.
- Ultramafique : Se dit de roches très riches en magnésium et en fer, souvent pauvres en nutriments utiles aux plantes et parfois riches en métaux contraignants.
- Ripisylve : Végétation ligneuse installée sur les berges d’un cours d’eau ou d’un plan d’eau.
Alluvial : Relatif aux sédiments transportés et déposés par l’eau. - Dioïque : Se dit d’une espèce dont les organes reproducteurs mâles et femelles sont portés par des individus différents.
- Opposées-décussées : Disposition de feuilles par paires opposées, chaque paire étant tournée à angle droit par rapport à la précédente.
- Rhéophyte : Plante spécialisée des berges et des eaux courantes, capable de tolérer les crues et les submersions périodiques.
- Épimatium : Enveloppe charnue entourant partiellement ou largement la graine chez certains podocarpes.
- Micropyle : Petite ouverture de l’ovule puis de la graine, parfois visible sous forme d’un petit bec.
- Basionyme : Nom scientifique initial sur lequel repose une combinaison nomenclaturale plus récente.
- Phylogénie : Étude des relations de parenté évolutive entre les êtres vivants.
Bilbiographie
- de Laubenfels, D. J. (1972). Gymnospermes. In A. Aubréville & J.-F. Leroy (eds.), Flore de la Nouvelle-Calédonie et Dépendances, vol. 4. Paris : Muséum national d’Histoire naturelle, 167 p.
Mill, R. R. (2016). A monographic revision of Retrophyllum (Podocarpaceae). Edinburgh Journal of Botany, 73(2), 171-261. https://doi.org/10.1017/S0960428616000081 - Page, C. N. (1989 [« 1988 »]). New and maintained genera in the conifer families Podocarpaceae and Pinaceae. Notes Royal Botanic Garden Edinburgh, 45(2), 377-395.
- Herbert, J., Hollingsworth, P. M., Gardner, M. F., Thomas, P. I., Jaffré, T., & Mill, R. R. (2002). Conservation genetics and phylogenetics of New Caledonian Retrophyllum (Podocarpaceae) species. New Zealand Journal of Botany, 40(2), 175-188. https://doi.org/10.1080/0028825X.2002.9512781
- Jaffré, T. (1988). Végétation et flore de la Chute de la Madeleine. (Étude en vue d’une proposition de mise en réserve). Nouméa : Laboratoire de botanique, ORSTOM.
- Carlquist, S., & Nazaire, M. (2016). SEM Studies of Two Riparian New-Caledonian Conifers Reveal Air Channels in Stem Wood; Field Observations. Aliso: A Journal of Systematic and Floristic Botany, 34(1), 1-7. https://doi.org/10.5642/aliso.20163401.02
- Cornu, A., Sarrailh, J.-M., & Marion, F. (2001). Espèces endémiques et restauration écologique en Nouvelle-Calédonie. Bois et Forêts des Tropiques, 268(2), 57-69.
- Stevenson, J., & Hope, G. (2005). A comparison of late Quaternary forest changes in New Caledonia and northeastern Australia. Quaternary Research, 64(3), 372-383. https://doi.org/10.1016/j.yqres.2005.08.011
- Thomas, P. (2010). Retrophyllum minus. The IUCN Red List of Threatened Species 2010: e.T34108A9837487. https://doi.org/10.2305/IUCN.UK.2010-3.RLTS.T34108A9837487.en
- Jaffré, T., Munzinger, J., & Lowry II, P. P. (2010). Threats to the conifer species found on New Caledonia’s ultramafic massifs and proposals for urgently needed measures to improve their protection. Biodiversity and Conservation, 19(5), 1485-1502. https://doi.org/10.1007/s10531-010-9780-6
- Royal Botanic Garden Edinburgh. (2019). Threatened Conifers of the World: Retrophyllum minus. Consulté le 29 mars 2026. https://threatenedconifers.rbge.org.uk/conifers/retrophyllum-minus
- Royal Botanic Gardens, Kew. (2026). Plants of the World Online: Retrophyllum minus (Carrière) C.N.Page. Consulté le 29 mars 2026. https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:946469-1
- International Plant Names Index. (2026). Retrophyllum minus (Carrière) C.N.Page. Consulté le 29 mars 2026. https://www.ipni.org/n/946469-1
- Province Sud. (2024). Convention Ramsar et lacs du Grand Sud ; Espèces plantes protégées ; documents de gestion et de sensibilisation associés. Consultés le 29 mars 2026.
Rédaction: Nicolas RINCK, 2026. Retrophyllum minus, le bois bouchon des berges du Grand Sud. Conservatoire Botanique de Nouvelle-Calédonie. Articles de vulgarisation. https://www.conservatoirebotanique.nc/?p=5980
Dans le cadre de la série « 1001 Plantes » / Alan Nogues / NcLa 1ère