Cocconerion balansae, un « bois de sang » des forêts humides ultramafiques

1001 Plantes – Une série NC la 1ère produite par Emotion Capturée avec le concours du CBNNC

Dans les forêts humides ultramafiques du sud de la Nouvelle-Calédonie pousse un arbre discret mais étonnant : Cocconerion balansae. Ses rameaux semblent organisés en étages, ses fleurs n’ont pas de pétales et son latex rouge lui vaut le nom de « bois de sang ». Spécialiste d’habitats chimiquement exigeants et limité à une aire restreinte, il illustre à la fois l’originalité de la flore calédonienne et la fragilité des espèces qui en dépendent.

  • Nom scientifique : Cocconerion balansae Baill.
  • Famille : Euphorbiaceae
  • Type : Arbuste à arbre de taille moyenne, monoïque
  • Milieu : Forêt dense humide ou lisière forestière sur substrat ultramafique, vers 300-800 m
  • Statut : Endémique ; En danger (EN, évaluation Endemia du 5 avril 2018) ; espèce protégée en Province Sud. Fiche Endemia : https://endemia.nc/flore/fiche336
Cocconerion balansae cc by nc Vanessa Hequet
Bourgeons de fleurs de Cocconerion balansae cc by nc Vanessa Hequet

Une espèce ancienne dans la science, singulière sur le terrain

Le nom Cocconerion balansae renvoie à l’histoire botanique de la Nouvelle-Calédonie. Le genre Cocconerion a été publié par Henri Ernest Baillon en 1873, et l’épithète balansae rend hommage au collecteur Benedict Balansa, dont les récoltes ont beaucoup compté dans la découverte de la flore calédonienne (Baillon, 1873). Le genre est endémique de l’archipel et n’y compte que deux espèces reconnues . Sur le terrain, C. balansae se remarque par son port très construit : rameaux épais en pseudo-verticilles, croissance par poussées successives, bouquets de feuilles coriaces au sommet des axes (McPherson et Tirel, 1987 ).

Les feuilles portent des poils étoilés et des marges légèrement révolutées. Les fleurs, solitaires et axillaires, n’ont pas de pétales ; l’espèce est monoïque, avec des fleurs mâles et femelles séparées sur le même individu . Le fruit est une capsule (McPherson et Tirel, 1987). Quant au latex, translucide à rouge foncé selon les observations, il explique le nom vernaculaire de « bois de sang » (Endemia, 2018).

Cocconerion balansae cc by nc CBNNC Fonds Bernard Suprin
Individu de grande taille de Cocconerion balansae cc by nc CBNNC Fonds Bernard Suprin

Vivre sur des sols difficiles et capter la lumière sans gaspillage

Comme beaucoup d’endémiques néo-calédoniennes, Cocconerion balansae est lié aux substrats ultramafiques, issus notamment des péridotites et serpentines. Ces sols sont pauvres en nutriments disponibles, déséquilibrés en calcium et magnésium, et riches en éléments métalliques que beaucoup d’autres plantes tolèrent mal (Jaffré et al., 1994 ; Isnard et al., 2016). L’espèce pousse en forêt dense humide ou en lisière forestière sur substrat ultramafique, entre 300 et 800 m d’altitude. Elle apparaît donc moins comme une plante de maquis ouvert que comme une espèce forestière spécialisée des terrains miniers. 

À l’échelle de la Nouvelle-Calédonie, les substrats ultramafiques portent une flore très riche en endémiques, largement structurée par le filtrage édaphique imposé par ces sols plutôt que par le seul climat (Isnard et al., 2016). Son architecture prend ici tout son sens. Les feuilles rassemblées en couronnes terminales et la croissance rythmique des axes dessinent une plante en « étages ». L’image des panneaux solaires, employée dans la vidéo, fonctionne si on la prend pour ce qu’elle est : une analogie. Elle suggère une disposition du feuillage qui peut améliorer la capture de la lumière sous couvert tout en limitant l’auto-ombrage. Chez C. balansae, la forme de la plante fait déjà partie de l’adaptation au milieu.

Tige coupée - Cocconerion balansae cc by nc Vanessa Hequet
Tige coupée - Cocconerion balansae cc by nc Vanessa Hequet

Le paradoxe du zinc : tolérer un métal n’est pas forcément l’accumuler

L’un des points les plus stimulants concerne sa relation aux métaux. À l’échelle de la flore ultramafique néo-calédonienne, un criblage massif d’échantillons d’herbier par fluorescence X a montré que les hyperaccumulateurs de zinc y sont exceptionnels : quatre taxons seulement ont été signalés (Gei et al., 2020). Ce criblage couvrait environ 11 200 spécimens représentant 1 620 taxons, soit 88,5 % de la flore ultramafique de Nouvelle-Calédonie, ce qui donne à ce résultat un poids particulier (Gei et al., 2020). Il a aussi été proposé que C. balansae fasse partie de ce petit groupe, ce qui en ferait un cas très singulier au sein d’un archipel surtout célèbre pour ses plantes accumulatrices de nickel ou de manganèse (Gei et al., 2020). 

Tolérer un sol riche en métaux ne signifie pas forcément accumuler ces métaux en grande quantité dans les feuilles ; et même si l’espèce accumule bien du zinc, cela ne veut pas dire qu’elle « dépollue » automatiquement son environnement. Les chercheurs expliquent en général l’hyperaccumulation par des systèmes de transport et de stockage cellulaire très spécialisés (Gei et al., 2020). Certains avancent aussi l’hypothèse d’une « défense élémentaire », où des tissus enrichis en métal décourageraient une partie des herbivores ou des pathogènes (Hörger et al., 2013). Chez C. balansae, ces pistes sont intéressantes, mais les valeurs foliaires exactes et leur interprétation demandent encore une vérification directe dans la source primaire avant d’être citées en détail. 

Cocconerion balansae cc by nc CBNNC Fonds Bernard Suprin - Cocconerion bal Fsse Yaté16
Feuillage de Cocconerion balansae cc by nc CBNNC Fonds Bernard Suprin - Yaté

Une endémique menacée, entre protection réglementaire et lacunes de terrain

Sur le plan de la conservation, Cocconerion balansae mérite une attention soutenue. L’évaluation Endemia publiée le 5 avril 2018 le classe En danger (EN) selon les critères B1ab(iii,v)+2ab(iii,v) . L’étendue d’occurrence y est estimée à 40 km², l’aire d’occupation à 418 km² et le nombre de localités à cinq ; la taille de population, elle, reste inconnue (Endemia, 2018). Les menaces explicitement citées sont les incendies non maîtrisés et les cochons sauvages, qui dégradent ou fragilisent les forêts humides sur substrat ultramafique (Endemia, 2018). L’espèce est présente dans trois aires protégées : Rivière Bleue, Haute Yaté et Montagne des Sources.

Sur le plan réglementaire, l’espèce figure aujourd’hui dans la liste des espèces végétales protégées de Province Sud sous le nom de « Bois de sang » (Province Sud, 2023). La répartition exacte demande encore à être clarifiée,  l’altitude et la dynamique de régénération ne sont pas documentées de façon parfaitement concordante selon les sources ; la phénologie et les pollinisateurs restent mal connus. Pour une espèce aussi localisée, ces lacunes ne sont pas secondaires : elles conditionnent directement le suivi, la collecte de graines et les stratégies de conservation.

Nouvelles feuilles - Cocconerion balansae cc by nc Vanessa Hequet
Nouvelles feuilles - Cocconerion balansae cc by nc Vanessa Hequet

Un genre minuscule, mais deux trajectoires écologiques

Comparer C. balansae à son seul congénère reconnu aide à mieux situer l’espèce. Le genre Cocconerion ne compte que deux espèces endémiques de Nouvelle-Calédonie (Baillon, 1873 ; Endemia, 2018). Mais ces deux espèces ne présentent ni la même répartition, ni le même niveau de vulnérabilité. D’après Endemia, C. minus est largement réparti sur la Grande Terre, des massifs de la côte nord-ouest à la côte sud-est, où il pousse dans le maquis minier et la forêt humide sur substrat ultramafique, entre 30 et 1300 m d’altitude ; sa floraison et sa fructification sont signalées de mai à janvier (Endemia, 2018).

La même fiche le classe en Préoccupation mineure (LC) et le donne comme espèce protégée en Province Nord. À l’inverse, C. balansae est restreint au Massif du Sud, dans des forêts humides et lisières forestières d’altitude moyenne, avec une aire beaucoup plus réduite et un statut En danger. La géographie, la fragmentation des populations et l’exposition aux perturbations locales sont les facteurs permettant d’évaluer la menace pour cette espèce. 

Définitions de termes employés

  • Apétale : Se dit d’une fleur dépourvue de pétales.
  • Capsule : Fruit sec qui s’ouvre à maturité pour libérer les graines.
  • Coriace : Qualifie une feuille épaisse et résistante, un peu comme du cuir.
  • Croissance rythmique : Mode de croissance par poussées successives, séparées par des phases de ralentissement ou d’arrêt apparent.
  • Endémique : Espèce naturellement limitée à une région donnée, ici la Nouvelle-Calédonie.
  • Hyperaccumulation : Capacité de certaines plantes à concentrer dans leurs tissus des quantités très élevées d’un élément métallique.
  • Latex : Liquide sécrété par certains végétaux, souvent impliqué dans la défense contre les agressions.
  • Lisière : Zone de transition entre un milieu forestier et un milieu plus ouvert.
  • Monoïque : Se dit d’une plante qui porte des fleurs mâles et femelles séparées sur le même individu.
  • Pseudo-verticille : Disposition donnant l’impression que plusieurs organes partent du même niveau autour de la tige, sans former toujours un verticille strict.
  • Révoluté : Se dit d’un bord de feuille légèrement enroulé vers la face inférieure.
  • Sol ultramafique : Sol dérivé de roches très riches en fer et magnésium, pauvre en nutriments et souvent chargé en éléments métalliques.
  • Stellé : En forme d’étoile ; se dit ici de certains poils de la feuille.
  • Substrat : Support géologique ou pédologique sur lequel une plante pousse.
  • Verticille : Ensemble d’organes insérés au même niveau autour d’un axe.

Bilbiographie

Rédaction: Nicolas Rinck, relecture et compléments : XX – Cocconerion balansae, un « bois de sang » des forêts humides ultramafiques  – CBNNC 2026 – Dans le cadre  de la série « 1001 Plantes » / Alan Nogues / NcLa 1ère

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