1001 Plantes – Une série NC la 1ère produite par Emotion Capturée avec le concours du CBNNC
Sur certaines crêtes rocheuses de Nouvelle-Calédonie, des touffes vertes assez sobres se transforment soudain en spectaculaires brosses rouge orangé. Xeronema moorei n’est ni un arbuste du maquis, ni un « lis » ordinaire : c’est une herbacée endémique à la parenté botanique très isolée. Installée dans les fissures des rochers de montagne, elle résume à sa manière l’originalité de la flore calédonienne, entre sols difficiles, altitude et histoire biogéographique singulière.
- Nom scientifique : Xeronema moorei Brongn. & Gris
- Famille : Xeronemataceae
- Type : Monocotylédone herbacée vivace rhizomateuse, formant des touffes compactes
- Milieu : Maquis rocheux et crêtes d’altitude, surtout sur substrats ultramafiques, mais aussi signalée sur volcano-sédimentaires
- Statut : Préoccupation mineure (LC) sur la Liste rouge néo-calédonienne ; non protégée réglementairement, mais présente dans plusieurs aires protégées – fiche endemia : https://endemia.nc/flore/fiche116
Un nom à corriger, une petite lignée botanique très isolée
Le premier point à clarifier est simple, mais important : la graphie correcte est Xeronema moorei Brongn. & Gris. La forme « Xeronema morrei », parfois reprise dans des légendes, des listes ou des contenus secondaires, n’est pas un nom botanique distinct ; c’est une faute d’orthographe à corriger (IPNI, 2026). L’histoire du nom explique en partie ces flottements. En 1864, Brongniart et Gris avaient d’abord proposé le genre Scleronema pour une espèce dédiée au botaniste Charles Moore. Or ce nom de genre était déjà pris ; ils l’ont donc rapidement remplacé par Xeronema. Dans la littérature, on rencontre ensuite les formes moorii puis moorei, cette dernière étant aujourd’hui celle retenue dans les bases taxonomiques de référence (Moore, 1957 ; IPNI, 2026). Derrière une simple correction de lettre se cache donc une vraie histoire de nomenclature.
L’espèce est tout aussi remarquable par sa position dans la classification. Le genre Xeronema ne compte actuellement que deux espèces reconnues : X. moorei, endémique de Nouvelle-Calédonie, et X. callistemon, endémique du nord de la Nouvelle-Zélande (POWO, 2026). Cette disjonction entre deux régions du Pacifique sud-ouest lui donne une forte portée biogéographique, sans autoriser pour autant des scénarios trop affirmatifs sur son histoire ancienne. Sur le plan phylogénétique, Xeronema n’est plus traité comme un simple « lis » au sens large des flores anciennes. Des arguments morphologiques et moléculaires ont conduit à reconnaître une famille distincte, les Xeronemataceae, maintenue dans l’ordre des Asparagales par la classification moderne (Chase et al., 2000 ; APG IV, 2016). Pour le lecteur non spécialiste, cela signifie qu’on a affaire à une plante bien réelle des maquis néo-calédoniens, mais portée par une lignée étonnamment isolée dans l’arbre des monocotylédones.
Une herbacée en éventails, une floraison en brosse
Dans le paysage, Xeronema moorei surprend d’abord par son port. Ce n’est pas une plante ligneuse, mais une monocotylédone herbacée vivace, formant des touffes compactes à partir d’une base pérenne épaissie, décrite selon les auteurs comme un rhizome ou une souche courte. De cette base partent de nombreux éventails de feuilles raides, en forme d’épée, disposées un peu à la manière d’un iris ; leur texture coriace et leurs bases très charnues reviennent régulièrement dans les descriptions classiques (Moore, 1957 ; Chase et al., 2000). Cette architecture basse, dense et durable cadre bien avec une vie sur substrat rocheux mince, où il faut surtout tenir en place et persister d’une année sur l’autre.
La floraison, elle, change brusquement d’échelle. Une hampe robuste, munie de bractées engainantes, dépasse nettement le feuillage et porte une grappe florale dense, souvent oblique à presque horizontale. L’aspect de « brosse » ne vient pas d’une disposition strictement unilatérale des fleurs, mais du fait que les pédicelles situés sur la face inférieure s’allongent et se redressent, de sorte que l’ensemble des fleurs finit visuellement tourné vers le haut (Moore, 1957). Les fleurs sont rouges à rouge orangé, avec six tépales libres et six étamines très exsertes ; chez Xeronema, même le pollen est coloré, ce qui renforce encore l’effet visuel de l’inflorescence (Chase et al., 2000). Un point mérite d’être rectifié par rapport à une formulation souvent reprise : le nectar n’est pas connu comme étant « contenu dans les étamines » ; ce sont des nectaires septaux, situés dans l’ovaire, qui sont signalés dans la fleur (Chase et al., 2000). Le fruit est une capsule sèche renfermant de nombreuses graines noires à surface papillée. Au stade sec, l’infrutescence peut prendre un aspect filamenteux assez caractéristique, lié au style tordu et aux pièces florales desséchées persistantes (Moore, 1957). En revanche, plusieurs points restent mal documentés : les visiteurs floraux n’ont pas été étudiés directement sur le terrain, la dispersion des graines paraît de faible portée, et le délai exact avant la première floraison n’est pas solidement établi dans les sources consultées (Moore, 1957 ; Endemia, 2026).
Vivre sur roche : altitude, maquis et sols difficiles
Xeronema moorei est avant tout une plante de milieux ouverts, rocheux et souvent montagnards. Les données compilées par Endemia la placent de 400 à 1600 mètres d’altitude, dans des maquis et zones rocheuses de la Grande Terre ; les descriptions anciennes insistent sur les arêtes étroites, replats pierreux et fissures où la profondeur de sol est faible (Endemia, 2026 ; Moore, 1957). Moore signalait déjà que l’espèce semblait particulièrement à l’aise sur des reliefs plus ou moins situés dans la « ceinture nuageuse », ce qui aide à comprendre un paradoxe apparent : la plante vit dans des sites très drainants et exposés, mais pas forcément dans des conditions uniformément sèches toute l’année (Moore, 1957). L’humidité atmosphérique, les brouillards et les pluies orographiques comptent probablement autant que la pauvreté du sol.
On présente souvent X. moorei comme une espèce du « maquis minier ». L’idée est partiellement juste, car beaucoup de stations sont liées aux terrains ultramafiques, célèbres en Nouvelle-Calédonie pour leurs sols pauvres en azote, phosphore, potassium et calcium disponible, souvent enrichis en nickel, chrome, cobalt ou manganèse (Jaffré, 1993 ; Jaffré, 2022a). Mais la formule devient trompeuse si on la durcit. Endemia signale explicitement des occurrences sur substrats ultramafiques et volcano-sédimentaires : l’espèce n’est donc pas strictement enfermée dans l’ultramafique au sens absolu. Les synthèses de végétation montrent en outre qu’elle peut être assez marquante pour donner son nom à certains maquis orophiles, c’est-à-dire des maquis d’altitude, sur quelques massifs néo-calédoniens (Virot, 1951 ; Jaffré, 2022b).
La bonne prudence consiste donc à distinguer ce que l’on sait de ce que l’on suppose. Oui, l’espèce tolère des sols difficiles et très pauvres, puisqu’elle y vit fréquemment. Oui, son port en touffes, ses feuilles coriaces et son ancrage dans les fissures rocheuses sont cohérents avec une stratégie de persistance locale. En revanche, on ne dispose pas ici d’étude écophysiologique spécifique permettant de détailler ses mécanismes internes de tolérance aux métaux, de gestion de l’eau ou de nutrition minérale. Elle est bien une plante des sols difficiles ; elle n’est pas, pour autant, une hyperaccumulatrice démontrée ni une spécialiste exclusive du « maquis minier » (Jaffré, 2022a).
Endémique, bien présente, mais à suivre de près
Endémique de Nouvelle-Calédonie, Xeronema moorei n’est pourtant pas un micro-endémique limité à un seul sommet. Les données indiquent une répartition disjointe mais relativement large sur la Grande Terre, du sud au nord, avec des stations documentées notamment au Pic du Pin, au Mont Mou, aux Koghis, à la Montagne des Sources, au mont Humboldt, dans le secteur d’Ouaième et jusqu’au mont Panié selon les secteurs pris en compte dans l’évaluation. Cette discontinuité n’est pas forcément le signe d’une régression récente : elle reflète aussi la géographie morcelée de ses habitats favoris, eux-mêmes répartis en « îlots » de crêtes, d’affleurements rocheux et de maquis d’altitude.
L’évaluation néo-calédonienne actuellement disponible classe l’espèce en Préoccupation mineure (LC). Endemia indique une aire d’occurrence de 8011 km², une aire d’occupation de 112 km² et une population totale encore inconnue, tout en précisant que l’espèce peut être très commune localement (Endemia, 2026). C’est un bon rappel qu’endémisme ne rime pas automatiquement avec rareté extrême. Les menaces retenues sont surtout les feux et, localement, les activités minières. Elles sont crédibles sur des reliefs sensibles à l’érosion et aux dégradations de couverture végétale, mais elles ne justifient pas, à ce stade, de présenter X. moorei comme une plante en déclin généralisé (Endemia, 2026).
La situation conservatoire est donc assez équilibrée. L’espèce n’est pas mentionnée comme protégée réglementairement en Nouvelle-Calédonie, mais elle est présente dans de nombreuses aires protégées, dont plusieurs réserves de massifs montagnards et parcs provinciaux, ce qui sécurise déjà une part importante de ses habitats. Les besoins de connaissance portent surtout ailleurs : pollinisateurs effectifs, calendrier phénologique selon les massifs, part réelle de la multiplication végétative, réponse au feu, et importance écologique des stations sur substrats non ultramafiques. Pour une plante aussi spectaculaire, le paradoxe est frappant : on la repère facilement sur le terrain, mais on connaît encore imparfaitement sa biologie fine.
Définitions de termes employés
- Endémique : Se dit d’un taxon naturellement présent dans une région donnée et absent à l’état indigène ailleurs.
- Maquis : Formation végétale souvent arbustive ou buissonnante ; en Nouvelle-Calédonie, le terme désigne divers milieux ouverts, souvent sur sols pauvres.
- Orophile : Qui se rencontre de préférence en altitude ; un maquis orophile est un maquis montagnard.
- Ultramafique : Qualifie des roches riches en magnésium et en fer, donnant des sols souvent pauvres en nutriments disponibles et enrichis en métaux.
- Volcano-sédimentaire : Ensemble géologique mêlant matériaux volcaniques et sédimentaires ; ici, le terme rappelle que l’espèce n’est pas exclusivement liée aux substrats ultramafiques.
Rhizome : Tige souterraine ou sub-souterraine pérenne capable de porter feuilles et racines. - Équitant : Se dit de feuilles imbriquées à la base, disposées un peu comme chez l’iris.
- Hampe florale : Axe portant l’inflorescence, distinct du feuillage ordinaire.
- Inflorescence : Ensemble des fleurs portées par un même axe.
- Tépale : Pièce du périanthe quand sépales et pétales ne sont pas nettement différenciés.
- Exserté : Qui dépasse nettement hors de la fleur ; c’est le cas des étamines de Xeronema moorei.
- Nectaire septal : Structure sécrétrice de nectar située dans les cloisons internes de l’ovaire chez diverses monocotylédones.
- Asparagales : Ordre de monocotylédones comprenant notamment les orchidées, les asperges et les Xeronemataceae.
- Aire d’occupation : Surface effectivement occupée par une espèce à l’intérieur de son aire globale de présence.
Bilbiographie
- PG IV. 2016. An update of the Angiosperm Phylogeny Group classification for the orders and families of flowering plants: APG IV. Botanical Journal of the Linnean Society 181: 1-20. 10.1111/boj.12385
- Chase, M.W., Rudall, P.J., Fay, M.F. & Stobart, K.L. 2000. Xeronemataceae, a new family of asparagoid lilies from New Caledonia and New Zealand. Kew Bulletin 55(4): 865-870. 10.2307/4113631
- Endemia. 2026. Xeronema moorei. Faune et Flore de Nouvelle-Calédonie. Consulté le 18 avril 2026. https://endemia.nc/flore/fiche116
- IPNI. 2026. Xeronema moorei Brongn. & Gris. International Plant Names Index. Consulté le 18 avril 2026. https://www.ipni.org/n/543605-1
- Jaffré, T. 1993. Floristic and Ecological Diversity of the Vegetation on Ultramafic Rocks in New Caledonia. In: Baker, A.J.M., Proctor, J. & Reeves, R.D. (eds.), The Vegetation of Ultramafic (Serpentine) Soils. Andover: Intercept, p. 101-107.
Jaffré, T. 2022a. Plant formations on ultramafic rocks in New Caledonia. Botany Letters 170: 338-349. 10.1080/23818107.2022.2073260 - Jaffré, T. 2022b. Plant communities of the maquis on ultramafic rocks of New Caledonia. Botany Letters 170: 350-374. 10.1080/23818107.2022.2077436
- Moore, L.B. 1957. The Species of Xeronema (Liliaceae). Pacific Science 11(4): 355-362.
POWO. 2026. Xeronema Brongn. & Gris. Plants of the World Online. Royal Botanic Gardens, Kew. Consulté le 18 avril 2026. https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:24911-1 - Virot, R. 1951. Associations végétales de la Nouvelle-Calédonie et leur protection. Journal de la Société des Océanistes 7: 263-269. 10.3406/jso.1951.1717
Rédaction : Nicolas Rinck, 2026. Relecture [à compléter] – Xeronema moorei, la grande brosse rouge des crêtes néo-calédoniennes. Conservatoire Botanique de Nouvelle-Calédonie. Articles de vulgarisation. https://www.conservatoirebotanique.nc/?p=5980
Dans le cadre de la série « 1001 Plantes » / Alan Nogues / NcLa 1ère