1001 Plantes – Une série NC la 1ère produite par Emotion Capturée avec le concours du CBNNC
On imagine les conifères verts, autonomes et solidement enracinés. Parasitaxus usta renverse cette image. Dans quelques forêts humides de Nouvelle-Calédonie vit un petit arbrisseau pourpre fixé aux racines d’un autre conifère, Falcatifolium taxoides, dont il détourne une partie des ressources. Il garde de la chlorophylle, mais ne semble plus tirer d’énergie de la photosynthèse. Rare, fascinante et fragile, cette espèce éclaire à la fois le parasitisme végétal, les réseaux fongiques et la conservation des forêts insulaires.
- Nom scientifique : Parasitaxus usta (Vieill.) de Laub.
- Famille : Podocarpaceae
- Type : Petit arbrisseau conifère parasite, dépendant de Falcatifolium taxoides et probablement aussi d’un réseau fongique associé pour au moins une partie de son carbone
- Milieu : Forêts denses humides de Grande Terre, le plus souvent montagnardes ou submontagnardes, sur substrats ultramafiques ou acides selon les localités
- Statut : VU (2017) – Fiche endemia : https://endemia.nc/flore/fiche659
Le seul conifère parasite connu
Le seul conifère parasite connu
Parasitaxus usta n’est pas seulement un podocarpe étrange : c’est le seul conifère parasite connu au monde, et la seule espèce du genre Parasitaxus (Qu et al., 2019 ; Thomas et al., 2019). Le nom accepté aujourd’hui est Parasitaxus usta (Vieill.) de Laub. ; il a été publié en 1972 à partir d’un nom plus ancien, Dacrydium ustum, décrit en 1862 (IPNI, 2026 ; POWO, 2026). Ce détail de nomenclature n’est pas anecdotique, car une partie importante de la littérature emploie encore la forme Parasitaxus ustus. Pour qui cherche des informations sur l’espèce, il faut donc penser à interroger les deux orthographes, sans les prendre pour deux taxons distincts (Thomas et al., 2019).
Sa singularité ne tient pas qu’au nom. L’espèce est strictement endémique de la Nouvelle-Calédonie et vit aux dépens d’un autre conifère, Falcatifolium taxoides, auquel elle s’unit par les racines, plus rarement à la base du tronc (Feild & Brodribb, 2005 ; Thomas et al., 2019). Aucun autre hôte n’est solidement documenté dans les sources ici mobilisées. Cette spécialisation renforce déjà son caractère extraordinaire, mais un autre point la rend encore plus intéressante : elle n’est pas le proche parent immédiat de sa victime. Les analyses moléculaires la rapprochent plutôt d’une lignée australasienne comprenant notamment Manoao, en Nouvelle-Zélande, et Lagarostrobos, en Tasmanie, qu’elle ne rapprochent de Falcatifolium (Sinclair et al., 2002). Autrement dit, Parasitaxus n’est pas un Falcatifolium dégénéré : c’est une lignée de conifères bien distincte, devenue dépendante au cours de son histoire évolutive. Cette dissociation entre parenté et parasitisme nourrit une hypothèse biogéographique stimulante : si l’espèce a évolué sur place, elle pourrait dériver d’un ancêtre libre aujourd’hui disparu en Nouvelle-Calédonie (Sinclair et al., 2002).
Rouge, chlorophyllien, mais sans photosynthèse utile
Sa couleur pourpre sombre lui vaut facilement des comparaisons avec une créature vampirique. Pourtant, le plus étonnant n’est pas sa teinte, mais sa physiologie. Parasitaxus usta conserve de la chlorophylle, autrement dit le pigment associé à la capture de la lumière, mais tout indique qu’il ne peut plus en tirer un bénéfice énergétique normal. L’analyse de son plastome, le génome du plastide, a montré une réduction spectaculaire : avec environ 85,3 kb, c’est le plastome le plus réduit connu chez les gymnospermes, et les gènes liés à la photosynthèse y sont perdus physiquement ou rendus non fonctionnels (Qu et al., 2019). En parallèle, Feild et Brodribb n’ont pas mis en évidence de transport photosynthétique d’électrons mesurable sur le terrain, ce qui va dans le même sens (Feild & Brodribb, 2005). En résumé, la plante reste chlorophyllienne, mais son « appareil énergétique » photosynthétique semble hors service.
Reste alors une question capitale : d’où vient son carbone ? La connexion avec l’hôte est réelle et anatomiquement originale. Des organes d’ancrage du parasite s’insèrent dans les tissus de Falcatifolium taxoides et établissent des connexions xylémiennes, c’est-à-dire avec le tissu qui conduit l’eau et une partie des éléments minéraux (Feild & Brodribb, 2005 ; Seyfullah et al., 2017). Mais l’affaire ne s’arrête pas là, car des filaments fongiques sont aussi présents à la jonction, et les signatures isotopiques ont conduit plusieurs auteurs à penser que le carbone pourrait être acquis, au moins en grande partie, par l’intermédiaire d’un champignon associé (Feild & Brodribb, 2005 ; Merckx & Freudenstein, 2010 ; Jacquemyn et al., 2019). C’est pourquoi les étiquettes simples sont trompeuses. Dire seulement « holoparasite » fait disparaître la médiation fongique ; dire seulement « mycohétérotrophe » efface la connexion directe à l’hôte. Le plus juste, dans l’état actuel des connaissances, est de présenter Parasitaxus comme un système mixte et encore discuté. Un détail chimique ajoute enfin à son étrangeté : des travaux récents ont identifié parmi ses pigments une anthocyanine, la cyanidine 3-O-glucoside, qui contribue probablement à son aspect rouge vineux (Iwashina et al., 2022).
Un arbrisseau pourpre qui ne pousse pas n'importe où
Sur le terrain, Parasitaxus usta se présente comme un petit arbrisseau dressé, généralement haut de 1 à 1,5 m, souvent à plusieurs tiges, avec de nombreux rameaux contournés et une couleur pourpre à rouge brun très marquée à l’état frais (Thomas et al., 2019 ; Endemia, 2017). Ses feuilles sont réduites à de petites écailles serrées, disposées en spirale, qui habillent presque entièrement les axes. Les individus portent cônes mâles et cônes femelles sur le même pied : l’espèce est donc monoïque (Thomas et al., 2019). Le détail le plus frappant, quand la plante fructifie, est la graine mûre entourée d’un épimatium blanc glauque, presque cireux, qui contraste fortement avec le reste de la plante et constitue un excellent critère d’identification visuelle (Thomas et al., 2019 ; Endemia, 2017).
L’espèce vit dans les forêts denses humides de la Grande Terre. Les localités citées de manière récurrente vont du Sud au Nord-Est, avec notamment les monts Dzumac, la Montagne des Sources, Paéoua, Tchingou, le mont Colnett et le mont Panié (Thomas et al., 2019 ; Endemia, 2017). Les synthèses concordent sur une préférence pour des forêts humides montagnardes ou submontagnardes, sur substrats acides ou ultramafiques selon les sites, même si les bornes altitudinales exactes varient légèrement d’une source à l’autre (Jaffré, 1995 ; Thomas et al., 2019). Le point décisif n’est toutefois pas seulement le climat ou le sol : c’est la présence de l’hôte Falcatifolium taxoides. Or cette présence ne suffit pas. Parasitaxus n’apparaît pas partout où pousse Falcatifolium ; il n’occupe que certaines stations, parfois seulement quelques taches à l’intérieur de peuplements qui sembleraient pourtant favorables (Endemia, 2017 ; Thomas et al., 2019). Cette dissociation entre aire potentielle et aire réellement observée suggère que d’autres conditions interviennent, probablement liées au microclimat, à la structure du sous-bois et au ou aux partenaires fongiques. Autrement dit, trouver l’hôte ne garantit pas de trouver le parasite.
Une rareté à conserver comme un réseau vivant
Cette originalité biologique s’accompagne d’une vraie fragilité. Dans les évaluations consultées, Parasitaxus usta est classé Vulnérable à la fois au niveau mondial et au niveau néo-calédonien (Thomas, 2010 ; Thomas et al., 2019 ; Endemia, 2017). Il faut cependant préciser les dates : l’évaluation IUCN mondiale couramment relayée est celle de 2010, tandis que la réévaluation locale reprise par Endemia date de 2017. Les chiffres spatiaux ne sont pas exactement les mêmes d’un cadre à l’autre : l’évaluation globale mentionne environ 6 035 km² d’étendue d’occurrence et 76 km² d’aire d’occupation, alors que l’évaluation locale avance 7 657 km² et 120 km², avec dix localités estimées (Thomas, 2010 ; Endemia, 2017). Ces écarts n’invalident pas le diagnostic général.
Sur le fond, le constat est cohérent. Les sous-populations sont petites, très localisées et sévèrement fragmentées, avec une qualité d’habitat jugée en déclin (Thomas et al., 2019 ; Endemia, 2017). Les menaces les mieux documentées sont l’activité minière, en particulier dans le secteur de Paéoua-Kopeto, les incendies et les perturbations liées aux visiteurs ou aux collectes (Jaffré et al., 2010 ; Endemia, 2017). Une infestation locale de cochenilles a aussi été signalée au Dzumac, mais rien n’indique à ce stade qu’elle constitue la menace principale à l’échelle de toute l’espèce (Seyfullah et al., 2017). Le fait que Parasitaxus soit signalé dans plusieurs aires protégées et protégé en Province Nord est évidemment favorable, sans suffire à lui seul à garantir son avenir (Endemia, 2017). Chez une plante aussi spécialisée, conserver un individu isolé n’a sans doute guère de sens. Ce qu’il faut préserver, au minimum, c’est le couple parasite-hôte, et probablement au-delà le microhabitat forestier où s’organisent aussi les partenaires fongiques. Parasitaxus rappelle ainsi une idée essentielle en biologie de la conservation : certaines espèces rares ne survivent pas seules, mais comme nœuds d’un réseau vivant.
Définitions de termes employés
- Basionyme : Nom scientifique original sur lequel repose une combinaison nomenclaturale ultérieure.
- Monoïque : Se dit d’une plante portant sur le même individu des organes mâles et des organes femelles.
- Épimatium : Enveloppe charnue ou épaissie qui entoure la graine chez plusieurs Podocarpaceae.
- Plastome : Génome du plastide, l’organite dont fait partie le chloroplaste.
- Pseudogène : Ancien gène devenu non fonctionnel à la suite de mutations.
- Holoparasite : Plante entièrement dépendante d’un autre organisme pour son carbone et l’essentiel de ses ressources.
- Mycohétérotrophie : Mode de nutrition dans lequel une plante obtient son carbone via des champignons associés.
- Xylème : Tissu conducteur qui transporte l’eau et une partie des éléments minéraux dans la plante.
- Cambium vasculaire : Tissu de croissance qui produit le xylème et le phloème secondaires.
- Sinker : Organe intrusif du parasite qui s’ancre dans les tissus de l’hôte.
- Amphistomatique : Se dit d’une feuille qui porte des stomates sur ses deux faces.
- Étendue d’occurrence : Surface englobant l’ensemble des localités connues d’un taxon.
- Aire d’occupation : Surface réellement occupée par le taxon à l’intérieur de son aire générale.
- Fragmentation : Division d’une population en sous-populations isolées, avec perte de connectivité écologique.
Bilbiographie
- Plants of the World Online. 2026. Parasitaxus usta (Vieill.) de Laub. Royal Botanic Gardens, Kew. https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:687981-1
- International Plant Names Index (IPNI). 2026. Parasitaxus usta (Vieill.) de Laub. Royal Botanic Gardens, Kew; Harvard University Herbaria; Australian National Herbarium. https://www.ipni.org/n/687981-1
- Sinclair, W.T., Mill, R.R., Gardner, M.F., Woltz, P., Jaffré, T., Preston, J., Hollingsworth, M.L., Ponge, A. & Möller, M. 2002. Evolutionary relationships of the New Caledonian heterotrophic conifer, Parasitaxus usta (Podocarpaceae), inferred from chloroplast trnL-F intron/spacer and nuclear rDNA ITS2 sequences. Plant Systematics and Evolution 233: 79–104. https://doi.org/10.1007/s00606-002-0199-8
- Feild, T.S. & Brodribb, T.J. 2005. A unique mode of parasitism in the conifer coral tree Parasitaxus ustus (Podocarpaceae). Plant, Cell & Environment 28(10): 1316–1325. https://doi.org/10.1111/j.1365-3040.2005.01378.x
- Qu, X.-J., Fan, S.-J., Wicke, S. & Yi, T.-S. 2019. Plastome Reduction in the Only Parasitic Gymnosperm Parasitaxus Is Due to Losses of Photosynthesis but Not Housekeeping Genes and Apparently Involves the Secondary Gain of a Large Inverted Repeat. Genome Biology and Evolution 11(10): 2789–2796. https://doi.org/10.1093/gbe/evz187
- Thomas, P.I., Jaffré, T., Munzinger, J. & Lowry, P.P. 2019. Parasitaxus usta. Threatened Conifers of the World, Royal Botanic Garden Edinburgh / IUCN SSC Conifer Specialist Group. https://threatenedconifers.rbge.org.uk/conifers/parasitaxus-usta
- Endemia. 2017–2026. Parasitaxus usta (Vieill.) de Laub. Faune et Flore de Nouvelle-Calédonie / Liste rouge flore NC / FLORICAL. https://endemia.nc/plante/fiche659.html
- Thomas, P. 2010. Parasitaxus usta. The IUCN Red List of Threatened Species 2010: e.T31002A9597883. https://doi.org/10.2305/IUCN.UK.2010-3.RLTS.T31002A9597883.en
- Jaffré, T. 1995. Distribution and ecology of the conifers of New Caledonia. In: Enright, N.J. & Hill, R.S. (eds.), Ecology of the Southern Conifers, pp. 171–196.
- Jaffré, T., Munzinger, J. & Lowry, P.P. II. 2010. Threats to the conifer species found on New Caledonia’s ultramafic massifs and proposals for urgently needed measures to improve their protection. Biodiversity and Conservation 19(5): 1485–1502. https://doi.org/10.1007/s10531-010-9780-6
- Merckx, V.S.F.T. & Freudenstein, J.V. 2010. Evolution of mycoheterotrophy in plants: a phylogenetic perspective. New Phytologist 185(3): 605–609. https://doi.org/10.1111/j.1469-8137.2009.03155.x
- Jacquemyn, H., Merckx, V.S.F.T., Brys, R., Tyteca, D., Cammue, B.P.A., Honnay, O. & Lievens, B. 2019. Mycorrhizal symbioses and the evolution of trophic modes in plants. Journal of Ecology 107(4): 1567–1581. https://doi.org/10.1111/1365-2745.13165
- Seyfullah, L.J., Beimforde, C., Perrichot, V., Rikkinen, J. & Schmidt, A.R. 2017. Parasitaxus parasitized: novel infestation of Parasitaxus usta (Podocarpaceae). Arthropod-Plant Interactions 11(4): 507–514. https://doi.org/10.1007/s11829-016-9494-0
- Iwashina, T., Tobe, H., Nakane, T., Mizuno, T. & Jaffré, T. 2022. Flavonoids and Phenolic Compounds From the Parasitic Gymnosperm Parasitaxus usta Endemic to New Caledonia. Natural Product Communications 17(1). https://doi.org/10.1177/1934578X211069706
Rédaction : Nicolas RINCK, 2026. Relecture et compléments : XX. Parasitaxus usta, le seul conifère parasite connu. Conservatoire Botanique de Nouvelle-Calédonie. Articles de vulgarisation. https://www.conservatoirebotanique.nc/?p=5980
Dans le cadre de la série « 1001 Plantes » / Alan Nogues / NcLa 1ère