Eriocaulon neocaledonicum, le coton-tige discret des eaux claires du Grand Sud

1001 Plantes – Une série NC la 1ère produite par Emotion Capturée avec le concours du CBNNC

Vue de près, on dirait un coton-tige miniature posé sur l’eau. Eriocaulon neocaledonicum est pourtant bien plus qu’une curiosité : cette petite plante endémique de Nouvelle-Calédonie vit dans les eaux claires et peu profondes du Grand Sud, des lacs aux dolines, sur substrats ultramafiques. Discrète, parfois immergée presque entièrement, elle raconte à sa façon la rencontre entre géologie du nickel, hydrologie fine et biodiversité locale de haute valeur patrimoniale.

  • Nom scientifique : Eriocaulon neocaledonicum Schltr.
  • Famille : Eriocaulaceae
  • Type : Matériel-type historique documenté dans des herbiers en ligne ; certains enregistrements de type renvoient à la Plaine des Lacs et utilisent la graphie ancienne « neo-caledonicum ».
  • Milieu : Eaux calmes, claires et peu profondes des lacs, dolines et de certains bords de cours d’eau, sur substrats ultramafiques ; les guides locaux mentionnent aussi des fonds sablonneux peu profonds.
  • Statut : Endémique ; espèce indiquée comme Vulnérable (VU). – Fiche endémia : https://endemia.nc/flore/fiche2963
Eriocaulon
Eriocaulon cc by nc CBNNC Fonds Bernard Suprin

Une silhouette de coton-tige, mais une identité botanique bien réelle

Avec ses hampes fines terminées par un petit capitule blanc, Eriocaulon neocaledonicum évoque vraiment un coton-tige planté dans l’eau. Cette silhouette très simple est d’ailleurs à l’origine de son nom vernaculaire,. Son nom Eriocaulon vient du grec erion, « laine », et caulos, « tige », ce qui convient assez bien à cette minuscule plante à pompon blanc (Province Sud, zones humides, s.d.). Le nom accepté aujourd’hui est bien Eriocaulon neocaledonicum Schltr., publié par Rudolf Schlechter en 1908 ; les bases nomenclaturales institutionnelles consultées le maintiennent sous ce nom dans la famille des Eriocaulaceae, au sein des Poales (IPNI, 2026 ; POWO, 2026).

La plante est décrite localement comme une petite herbacée semi-aquatique ou aquatique, vivant en touffes, avec des feuilles très étroites à nervures parallèles, rassemblées en rosette, puis une hampe nue portant une petite tête florale blanche en pompon (Province Sud, fiche espèce, s.d. ; Province Sud, zones humides, s.d.). Son ancrage géographique est tout aussi remarquable : à l’échelle des données actuellement mobilisées, l’espèce est endémique de Nouvelle-Calédonie et sa répartition documentée se concentre sur la Grande Terre méridionale, surtout dans le Grand Sud (POWO, 2026 ; Province Sud, fiche espèce, s.d.). 

Eriocaulon
Eriocaulon cc by nc CBNNC Fonds Bernard Suprin

Une plante des eaux claires, souvent immergée, toujours liée aux variations du milieu

Le mode de vie d’Eriocaulon neocaledonicum est au moins aussi original que son apparence. Les ressources locales la décrivent dans des eaux peu profondes, calmes et claires, notamment dans les lacs, les dolines et certains bords de cours d’eau du Grand Sud. Le guide sur les zones humides ajoute qu’elle se développe sur des fonds sablonneux peu profonds : on n’a donc pas affaire à une plante d’eaux turbides ou de vase épaisse, mais plutôt à une spécialiste de petits milieux lumineux où le fond reste accessible à la lumière (Province Sud, zones humides, s.d. ; Province Sud, 2024). Selon la saison et le niveau d’eau, la rosette peut rester à peine visible, affleurer à la surface, ou passer une longue partie de son cycle en immersion.

Il fleurit d’octobre à décembre ; les fleurs peuvent parfois fleurir sous l’eau et la pollinisation est anémophile, c’est-à-dire assurée par le vent (Province Sud, zones humides, s.d. ; Province Sud, 2024). Ce qui ressort, c’est l’aptitude de la plante à supporter des fluctuations hydrologiques marquées : elle peut résister à des assèchements réguliers de plusieurs mois par an (Province Sud, 2024). 

Eriocaulon
Eriocaulon cc by nc CBNNC Fonds Bernard Suprin

Une spécialiste des zones humides ultramafiques, discrète mais écologiquement instructive

C’est une espèce très liée à l’un des contextes écologiques les plus particuliers de Nouvelle-Calédonie : les zones humides sur substrats ultramafiques du Grand Sud. L’espèce se développe dans un ensemble de dolines et de dépressions liées à un pseudo-karst péridotitique présenté localement comme original à l’échelle internationale. Elle occupe des milieux chimiquement exigeants, typiques des paysages ultramafiques. À Goro, des inventaires floristiques l’ont trouvée dans de très petites dépressions humides, en compagnie d’autres plantes caractéristiques comme Lepiromia articulata et Drosera neocaledonica ; cela montre qu’elle n’est pas seulement liée aux grands lacs visibles sur les cartes, mais aussi à des micro-habitats très localisés (Jaffré et al., 2002). Des travaux (CNRT) sur les dolines du Grand Sud apportent un éclairage encore plus intéressant : dans les sites suivis, E. neocaledonicum est décrite comme l’espèce la plus abondante et la plus fréquemment rencontrée parmi les macrophytes, c’est-à-dire les plantes aquatiques visibles à l’œil nu. Le rapport souligne aussi son lien local avec des mattes ou biofilms microbiens du fond, sur lesquels elle semble se développer préférentiellement (Bargier et al., 2018). Ces résultats sont précieux pour comprendre l’espèce.

Eriocaulon
Eriocaulon cc by nc CBNNC Fonds Bernard Suprin

Une petite plante pour raconter de grands enjeux de conservation

Parce qu’elle vit dans des habitats fragmentés et très particuliers, Eriocaulon neocaledonicum se comprend d’abord à l’échelle de ses milieux. Une partie importante de ces zones humides appartient au site Ramsar des Lacs du Grand Sud néo-calédonien, reconnu comme zone humide d’importance internationale le 2 février 2014 (Ramsar, 2014 ; Province Sud, Ramsar, s.d.). Ce cadre de protection écosystémique est précieux, mais il ne faut pas le confondre automatiquement avec une protection réglementaire espèce par espèce. L’espèce est Vulnérable (VU). Les menaces les mieux documentées concernent surtout les habitats : modifications hydrologiques, réduction de l’alimentation en eau, acidification des eaux douces, espèces invasives et activités minières voisines sont explicitement citées dans les travaux sur les dolines ; à l’échelle plus large du site Ramsar,  la pression des feux de brousse et des espèces exotiques envahissantes est également mentionnée (Olesen et al., 2016 ; Bargier et al., 2018 ; Province Sud, Ramsar, s.d.). Un dernier point mérite d’être signalé au lecteur, car il touche directement au suivi de l’espèce : certaines listes floristiques de terrain hésitent entre E. neocaledonicum et E. comptonii. Cette prudence n’enlève rien à l’intérêt de l’espèce, mais elle rappelle qu’une petite plante apparemment simple peut poser de vraies questions d’identification quand le matériel est incomplet ou observé trop vite (Jaffré et al., 2002). Protéger ce coton-tige, ce n’est donc pas seulement préserver une curiosité locale : c’est maintenir des eaux claires, des niveaux d’eau fonctionnels et un réseau de dolines et de lacs encore vivants.

Définitions de termes employés

  • Eriocaulaceae : Famille de monocotylédones de l’ordre des Poales, souvent liée à des milieux humides pauvres en nutriments.
  • Poales : Ordre de plantes à fleurs comprenant notamment les graminées, les cypéracées, les broméliacées et les ériocaulacées.
  • Endémique : Qui n’existe naturellement que dans une région donnée.
  • Ultramafique : Se dit d’un substrat rocheux très riche en magnésium et en fer, souvent pauvre en nutriments disponibles et chargé en métaux.
  • Doline : Dépression fermée, souvent circulaire, ici liée au pseudo-karst péridotitique et pouvant se remplir d’eau.
  • Milieu lentique : Milieu d’eau douce à circulation lente ou quasi nulle, comme un lac ou une doline.
  • Rosette : Disposition des feuilles en cercle serré à la base de la plante.
  • Hampe florale : Tige portant l’inflorescence, souvent nue.
  • Capitule : Inflorescence formant une petite tête compacte de nombreuses fleurs serrées.
  • Anémophile : Pollinisé par le vent.
  • Macrophyte : Plante aquatique ou amphibie visible à l’œil nu, par opposition aux organismes microscopiques.
  • Biofilm : Fine couche vivante de microorganismes fixés sur une surface.
  • Matte microbienne : Tapis biologique épais, souvent composé de microorganismes et de particules piégées.
  • Hydromorphie : État d’un sol durablement ou périodiquement saturé en eau.
  • Aire d’occupation : Surface effectivement occupée par une espèce, généralement plus restreinte que son aire de répartition globale.

Bilbiographie

Rédaction : RINCK, Nicolas, 2026. Relecture : XX. Eriocaulon neocaledonicum, le coton-tige discret des eaux claires du Grand Sud.  Conservatoire Botanique de Nouvelle-Calédonie. Articles de vulgarisation. https://www.conservatoirebotanique.nc/?p=6640  

Dans le cadre  de la série « 1001 Plantes » / Alan Nogues / NcLa 1ère

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