Il ne reste aujourd’hui qu’un seul individu connu de Pittosporum leroyanum en milieu naturel. Un seul plant, dans une forêt de l’Île des Pins. Pendant des décennies, cette espèce n’avait plus été revue dans les données disponibles. Elle faisait partie de ces plantes que l’on espère retrouver, sans savoir si elles existent encore.
Sa redécouverte a changé l’histoire. Une nouvelle étape vient d’être franchie : l’espèce a été multipliée pour la première fois dans le cadre du projet porté par le Conservatoire Botanique de Nouvelle-Calédonie, avec l’appui scientifique de l’IAC, la mobilisation du réseau naturaliste, notamment Endemia, l’implication des acteurs locaux et coutumiers de Kwényï, et le soutien du programme européen BESTLife2030.
Il est trop tôt pour dire que l’espèce est sauvée. Une plantule en pépinière n’est pas encore un individu adulte en forêt. Mais pour une plante dont la survie connue reposait sur un seul individu sauvage, obtenir de jeunes plants marque un basculement : protéger, multiplier, comprendre, puis préparer le retour de l’espèce sur son territoire.
Face à l’extinction, il faut agir avant qu’il ne soit trop tard
À l’échelle mondiale, l’érosion de la biodiversité est un constat. La Liste rouge de l’UICN recense plus de 48 600 espèces menacées d’extinction parmi les espèces évaluées. L’IPBES estime qu’environ un million d’espèces animales et végétales pourraient être menacées dans les prochaines décennies si les pressions actuelles se poursuivent. Pour les plantes, on estime que 45 % des plantes à fleurs connues pourraient être menacées (Kew).
Mais l’extinction ne se joue pas seulement dans les rapports internationaux. Elle se joue dans des lieux précis : sur une pente, dans une forêt fragmentée, au bord d’une piste, parfois autour d’un seul individu restant. À Kwényï, elle concerne des plantes endémiques que l’on ne trouve nulle part ailleurs.
C’est là que les actions concrètes comptent : botanique de terrain, culture en pépinière, suivi scientifique, engagement des communautés locales et financements adaptés. Le projet BESTLife2030 donne à cette mobilisation un cadre opérationnel.
Une flore née d’un territoire singulier
L’Île des Pins est connue pour ses paysages, ses pins colonnaires, ses baies et ses forêts. Elle l’est moins pour l’extrême originalité de sa flore. À Kwényï, les sols calcaires issus d’anciens récifs côtoient des massifs ultramafiques, aussi appelés sols miniers. Cette rencontre géologique a façonné des milieux très différents, parfois à quelques centaines de mètres les uns des autres.
Cette mosaïque a permis l’apparition et le maintien d’espèces végétales très spécialisées, souvent rares, parfois limitées à quelques stations. Le Plan Directeur de Conservation de l’Île des Pins cible ainsi 12 espèces végétales en danger critique d’extinction et leurs habitats naturels associés. Plusieurs sont liées au Pic N’Ga et au Pic Meunier.
Ces espèces ne sont pas seulement des noms sur une liste rouge. Elles racontent une histoire d’adaptation au sol, au relief, au vent, à la sécheresse, aux incendies passés et aux refuges forestiers. Leur disparition appauvrirait un territoire, un patrimoine naturel et culturel, et une mémoire écologique propre à Kwényï.
Le cas de Pittosporum leroyanum : un seul individu, puis des graines
Parmi les 12 espèces ciblées, Pittosporum leroyanum concentre toute la fragilité du vivant lorsqu’il arrive au bord de l’effacement. L’espèce avait été décrite à partir de la forêt de Gadji. Dans les données historiques mobilisées pour le PDC, elle n’avait plus été revue depuis les années 1980. Elle était considérée comme potentiellement disparue.
Sa redécouverte récente a donc représenté un événement important. Mais retrouver une espèce ne suffit pas. Lorsqu’un seul individu est connu, l’urgence est double : protéger cet individu et tenter de sécuriser un avenir pour l’espèce. Cela suppose d’observer, d’attendre la bonne période, de prélever sans fragiliser, puis de tester.
Les graines collectées dans le cadre du projet ont été confiées à Yawiya Ititiaty, à l’IAC, pour le compte du CBNNC. Les essais ont permis d’identifier des conditions favorables de germination. Au 13 janvier 2026, 16 plantules avaient été repiquées, dont 9 étaient vivantes. Pour cette espèce, c’est une avancée majeure.
La science avance par essais et patience
Le projet ne concerne pas uniquement Pittosporum leroyanum. Plusieurs espèces en danger critique d’extinction font l’objet de tests de germination, de suivi reproductif ou de collecte de fruits. Les résultats sont contrastés, ce qui est attendu pour des espèces rares, peu étudiées et parfois mal connues en culture.
Xylosma pininsulare a présenté de très bons taux de germination dans certains essais. Solanum insulaepinorum a également montré des réponses positives. Rauvolfia semperflorens var. insularis a répondu à des traitements associant scarification et acide gibbérellique. Podocarpus colliculatus et Serianthes germainii ont produit des plantules, mais les faibles quantités de graines limitent encore les conclusions.
Ces résultats rappellent que faire pousser une espèce rare n’est pas une opération mécanique. Il faut choisir le bon moment de collecte, tester les températures, éviter les moisissures, repiquer sans stress excessif. Chaque essai produit une connaissance utile à la conservation.
Collecter au bon moment, avant que les fruits ne disparaissent
Sur le terrain, la conservation commence souvent par des gestes simples en apparence : observer une floraison, repérer un fruit, poser un sachet de protection, revenir au bon moment, vérifier la maturité, éviter la prédation, noter l’emplacement, consigner les informations. Ces gestes demandent du temps, de la régularité et une présence répétée sur le terrain.
En janvier 2026, les équipes ont collecté 29 fruits de Gossia ngaensis, 47 fruits de Xylosma pininsulare et 39 fruits de Cyclophyllum guillauminianum, après des opérations de suivi et d’ensachage réalisées lors de missions précédentes. Ces fruits alimentent de nouveaux essais de germination.
L’enjeu n’est pas seulement de réussir une germination ponctuelle. Il est de construire des itinéraires fiables, reproductibles et utilisables dans le temps. Pour les espèces les plus menacées, il faut pouvoir répéter les essais, sécuriser les lots, diversifier le matériel végétal quand c’est possible, puis préparer le retour des plants dans les milieux adaptés.
Restaurer des milieux vivants, pas seulement planter des arbres
La sauvegarde des espèces rares ne peut pas être séparée de la restauration des habitats. Une plante en danger critique d’extinction n’est pas menacée uniquement parce qu’elle est rare. Elle l’est aussi parce que son milieu est réduit, fragmenté, brûlé, érodé ou exposé à des pressions répétées.
Sur le Pic N’Ga et ses abords, les incendies, l’érosion, les anciennes dégradations, la fréquentation de certains secteurs et certaines menaces sanitaires comme la rouille des Myrtacées font partie des facteurs identifiés. La disparition progressive des habitats forestiers ou de maquis diversifiés réduit les possibilités de régénération naturelle.
Restaurer ne signifie donc pas seulement reverdir. Une forêt appauvrie peut donner une impression de couverture végétale sans restaurer les fonctions écologiques d’un milieu. À l’inverse, une restauration conduite avec des espèces locales adaptées peut reconstruire des milieux plus riches, plus stables et plus résilients.
Des pépinières, des clans, des savoirs partagés
La dimension locale est au cœur du projet. Dès les premières étapes, les actions ont été construites avec la Grande Chefferie, les clans, les associations locales et les acteurs de terrain. Les pépinières installées à Comagna et Touété ne sont pas seulement des infrastructures de production. Elles sont aussi des lieux d’apprentissage, de transmission et d’organisation collective autour de la restauration écologique.
Les espèces les plus faciles à produire peuvent être multipliées directement à l’Île des Pins. Les espèces plus complexes sont travaillées à Païta, dans les conditions techniques de l’IAC. Cette étape n’a pas vocation à éloigner les plantes de leur territoire : les plants doivent ensuite être ramenés à Kwényï, restitués aux clans et utilisés pour des plantations en milieu naturel ou dans des zones conservatoires.
Il ne s’agit pas d’extraire un patrimoine naturel pour le conserver ailleurs. Il s’agit de l’accompagner temporairement, afin de mieux le restituer à son territoire d’origine.
Une réussite, mais aussi des défis à tenir dans la durée
La multiplication de Pittosporum leroyanum est une réussite importante. Elle montre qu’une action ciblée peut changer le destin possible d’une espèce. Mais elle rappelle aussi les exigences de ce type de projet. Les plants doivent maintenant poursuivre leur croissance, être suivis, protégés, acclimatés, puis ramenés à l’Île des Pins lorsque les conditions seront réunies.
Leur réimplantation devra être préparée avec soin : choix des sites, protection contre les menaces, suivi de survie, entretien, observation de la reprise, adaptation des pratiques si nécessaire. La réussite ne se mesurera donc pas seulement au nombre de graines germées. Elle se mesurera dans le temps : survie, croissance, adaptation au terrain, capacité future de reproduction, implication locale et réduction des menaces.
Le projet avance dans un contexte exigeant. Les incendies restent une menace majeure. La production végétale demande aussi une sécurisation technique, notamment pour l’eau et l’irrigation.
Chaque plantule devient une responsabilité
Le cas de Pittosporum leroyanum résume l’enjeu. Lorsqu’une espèce ne tient plus qu’à un seul individu sauvage connu, chaque graine compte. Chaque plantule devient à la fois une information scientifique, une possibilité de conservation et une responsabilité collective.
À Kwényï, le projet du CBNNC montre que la sauvegarde des espèces menacées ne consiste pas seulement à protéger ce qui reste. Elle consiste aussi à recréer les conditions du retour : mieux connaître les plantes, produire des jeunes individus, restaurer les habitats, associer les clans, transmettre les savoirs, anticiper les menaces et maintenir l’effort dans la durée.
Dans les pépinières, les jeunes plants ne sont pas encore une victoire définitive. Ils sont une promesse exigeante : celle de voir, un jour, les espèces les plus rares de l’Île des Pins redevenir des composantes vivantes de leurs milieux naturels. C’est une histoire encore fragile, mais déjà engagée sur le terrain.
Un projet du CBNNC financé par le programme BestLife2030 de l'Union Européenne et Socredo.