Comment désigner de la même manière un maquis paraforestier, une forêt humide, une savane à niaouli, un marais à cypéracées ou une transition entre mangrove et tanne lorsque les scientifiques, les collectivités, les bureaux d’études et les aménageurs n’utilisent pas toujours les mêmes catégories ?
Cette question, apparemment technique, a des conséquences directes sur les études environnementales, les décisions d’aménagement, la conservation des espèces, la restauration écologique et la production de cartes.
Le Conservatoire botanique de Nouvelle-Calédonie (CBNNC) publie aujourd’hui la version 1.4 de la Typologie des habitats naturels de Nouvelle-Calédonie (THNC). Le document est accessible sous un identifiant pérenne : https://doi.org/10.5281/zenodo.21440011
Cette version constitue un état de travail consolidé, ouvert et référençable. Elle n’est ni une nomenclature définitivement stabilisée, ni une norme réglementaire, ni une cartographie exhaustive du territoire.
Sa publication répond à un choix assumé : rendre les travaux en cours visibles, discutables et réutilisables – cela matérialise le début d’un chantier plutôt que la fin, car pour un référentiel définitif et achevé il faudra compter en années.. Mais cela n’empêche pas de poser dès maintenant un socle permettant à tous de situer les enjeux, de naviguer dans les référentiels déjà existants, et de bâtir progressivement une grammaire commune.
Une typologie des habitats, à quoi cela sert-il concrètement ?
Une typologie est un système organisé de noms, de définitions et de règles permettant de distinguer des types de milieux. Elle ne consiste pas seulement à dresser une liste. Elle précise pourquoi une unité est classée comme forêt, maquis, zone humide ou milieu côtier, quels critères permettent de la reconnaître, où se situent ses limites avec les unités voisines et quelles informations complémentaires doivent être conservées.
Un habitat naturel associe plusieurs dimensions : une structure de végétation, des espèces caractéristiques, un sol ou un substrat, un régime hydrologique, une exposition, un climat local et des processus écologiques. Une mangrove, par exemple, ne peut pas être décrite comme une simple forêt : son fonctionnement dépend de la marée, de la salinité et de la dynamique sédimentaire. De même, un boisement humide à niaouli ne relève pas nécessairement de la même catégorie qu’une forêt sur sol drainé, même si les deux présentent une strate arborée.
Bien nommer ces objets améliore d’abord la compréhension entre métiers. Lorsqu’une collectivité, un écologue, un géomaticien et un aménageur emploient le même terme avec une définition partagée, ils peuvent comparer leurs données et discuter du même objet. À l’inverse, des mots identiques utilisés avec des sens différents, ou des catégories différentes appliquées à un même milieu, créent des incompréhensions et obligent chaque projet à recommencer un travail de traduction.
Cette clarification a des effets pratiques. Dans les procédures réglementaires et les études d’impact, des définitions plus explicites limitent les divergences d’interprétation entre maîtres d’ouvrage, bureaux d’études, services instructeurs et experts. Elles contribuent à objectiver les diagnostics, à rendre les avis plus cohérents et à réduire les risques de contentieux liés à des catégories imprécises ou appliquées de manière variable. Une typologie ne décide pas à elle seule du droit applicable, mais elle fournit un socle technique plus transparent pour instruire les dossiers.
Un socle pour les études, la gestion et les futures cartographies
La THNC doit permettre de mieux organiser les données produites par les institutions, les chercheurs, les bureaux d’études et les opérateurs économiques. Elle peut servir de cadre commun aux diagnostics écologiques, aux plans de gestion, aux opérations de restauration, aux études d’impact, à la planification territoriale et au suivi de l’évolution des milieux.
Elle prépare également les futures cartographies d’habitats. Une carte ne peut être cohérente que si les objets à cartographier sont définis. Elle doit aussi préciser son échelle, sa date, sa méthode, son niveau de confiance et les regroupements nécessaires. Certaines unités écologiques fines ne sont pas directement visibles sur une image satellite ; elles exigent des observations botaniques, des données de sol ou une expertise de terrain. La THNC pose donc un principe simple : définir d’abord les habitats, puis qualifier ce qui peut réellement être cartographié à chaque échelle.
Cette distinction évite deux écueils. Le premier serait de réduire les habitats à ce que les capteurs peuvent facilement détecter. Le second serait de produire une typologie si détaillée qu’elle deviendrait inutilisable par les gestionnaires ou impossible à représenter de manière homogène. La structure hiérarchique de la THNC cherche à relier plusieurs niveaux : une lecture générale du territoire, des catégories opérationnelles pour la gestion, puis des unités plus fines destinées à l’expertise écologique, à la conservation et à la recherche.
La version 1.4 comprend 444 nœuds organisés en quatre niveaux, dont 7 grandes branches, 32 classes de niveau 2, 131 unités de niveau 3 et 274 unités de niveau 4. Les branches couvrent les forêts, les maquis, les formations herbacées et autres milieux ouverts, les milieux aquatiques et humides continentaux, les milieux côtiers et halins, les milieux anthropisés et artificialisés, ainsi qu’un registre limité de mosaïques cartographiques documentées.
Quarante-quatre nœuds sont explicitement signalés « à revoir ». Cette mention n’est pas une faiblesse dissimulée : elle indique précisément où des données, des seuils ou des arbitrages supplémentaires sont nécessaires. Les utilisateurs peuvent ainsi distinguer les éléments déjà structurés des catégories encore provisoires.
Répondre aux besoins immédiats sans fragiliser le travail de fond
Les gestionnaires ont besoin d’outils rapidement mobilisables. Les projets d’aménagement, les plans de gestion, les diagnostics territoriaux et les programmes de restauration ne peuvent pas attendre la constitution d’un corpus scientifique exhaustif. La démarche retenue consiste donc à valoriser les connaissances déjà disponibles, à rapprocher les nomenclatures existantes et à fournir progressivement des résultats utilisables.
Ce pragmatisme ne doit cependant pas conduire à figer trop tôt des catégories insuffisamment documentées. La Nouvelle-Calédonie présente une diversité écologique, géologique et biogéographique qui ne peut pas être décrite par une simple compilation de cartes anciennes ou par un traitement automatique d’images. Les maquis ultramafiques, les forêts calcicoles, les milieux humides, les systèmes littoraux et les formations insulaires posent chacun des questions spécifiques de définition, de seuil et de représentation.
Le chantier doit donc avancer sur deux horizons complémentaires.
À court terme, il s’agit de mettre en cohérence l’existant, de publier des définitions, d’organiser les correspondances entre référentiels et de tester les usages dans des cas concrets. Ces résultats doivent faciliter le travail des collectivités, des gestionnaires, des aménageurs et des bureaux d’études, en évitant les doublons et en réduisant le coût de reconstruction des mêmes correspondances dans chaque projet.
À moyen et long terme, il faudra constituer des cahiers d’habitats, consolider des protocoles de terrain, homogénéiser les relevés, documenter les espèces et processus caractéristiques, tester les seuils de distinction et produire des jeux de données adaptés à la cartographie. Ce programme peut s’étendre sur une décennie. Il dépendra de missions de terrain, de l’intervention de botanistes et d’écologues, de travaux géomatiques, de la mise en place d’outils de gestion de données et d’une gouvernance scientifique capable d’intégrer les nouvelles connaissances.
Une démarche construite avec les utilisateurs du référentiel
La THNC n’a pas été élaborée dans un cercle fermé. En 2025, le CBNNC a organisé une phase de diagnostic partagé avec trois collèges : experts écologues, gestionnaires et aménageurs, puis spécialistes de la géomatique. Les ateliers des 3, 4 et 12 juin ont réuni respectivement 20, 18 et 23 participants. Une plénière de convergence s’est tenue le 21 août, puis une réunion complémentaire le 20 octobre a permis d’examiner le retour d’expérience de La Réunion.
Ces échanges ont mis en évidence des attentes différentes mais compatibles. Les écologues demandent des critères rigoureux, des descriptions et une place suffisante pour les niveaux fins. Les gestionnaires souhaitent des catégories lisibles, raccordables aux procédures et aux plans de gestion. Les géomaticiens rappellent les contraintes de résolution, de mise à jour et de reproductibilité. Les aménageurs et opérateurs économiques ont besoin de référentiels applicables, rapidement, pour réduire l’incertitude sans masquer la réalité écologique.
La démarche est inclusive parce qu’elle organise la confrontation de ces points de vue, mais elle reste exigeante sur la traçabilité. Participer à un atelier, proposer une modification, apporter une expertise ciblée et valider une classe ne correspondent pas au même niveau de contribution. Les versions, propositions et décisions doivent être documentées afin que le référentiel puisse être corrigé sans perdre l’historique des choix.
Le rôle du CBNNC est d’animer cette plateforme de travail : rassembler les sources, rendre les désaccords explicites, organiser les arbitrages, publier les versions et maintenir la continuité du chantier. Il ne s’agit pas de substituer une institution aux compétences des provinces, des organismes scientifiques, des experts ou des gestionnaires, mais de créer les conditions permettant à ces compétences de produire un outil commun.
S’appuyer sur le réseau des Conservatoires botaniques et les expériences existantes
Le chantier calédonien bénéficie des méthodes et des retours d’expérience développés dans le réseau national des Conservatoires botaniques. Plusieurs territoires disposent déjà de typologies descriptives, de cahiers d’habitats et de systèmes de données avancés. Ces expériences montrent qu’un référentiel utile ne se réduit pas à une arborescence : il repose sur des relevés, des fiches documentées, des règles de mise à jour et une animation durable.
Le CBN-CPIE Mascarin a apporté un appui important pendant la phase de réflexion et de structuration. Lors de la réunion du 20 octobre 2025, Marie Lacoste a présenté la Typologie descriptive des habitats de La Réunion et les enseignements tirés de plus de vingt années de travail. L’expérience réunionnaise montre l’intérêt d’une architecture à plusieurs niveaux, de cahiers d’habitats détaillés et d’une accumulation progressive de relevés homogènes. Elle montre aussi l’ampleur des moyens nécessaires et la nécessité d’adapter la méthode au contexte calédonien plutôt que de la transposer à l’identique.
Le programme national « CarHab », présenté par Alexia Aussel de PatriNat, a également nourri la réflexion. CarHab produit en France une cartographie des habitats naturels et semi-naturels fondée sur le croisement entre les caractéristiques du biotope, la physionomie de la végétation, la modélisation et l’expertise des Conservatoires botaniques. Pour la Nouvelle-Calédonie, cet exemple permet de mieux identifier les prérequis d’une future cartographie homogène : définitions partagées, données d’apprentissage, relevés de terrain, variables environnementales et capacité de mise à jour.
La THNC doit également dialoguer avec les cadres internationaux, notamment la Typologie globale des écosystèmes et la Liste rouge des écosystèmes de l’Union internationale pour la conservation de la nature. Il ne s’agit pas de forcer les habitats calédoniens dans une classification extérieure, mais de documenter les correspondances, les écarts et les incertitudes. Cette interopérabilité sera nécessaire pour comparer les données, préparer de futures évaluations et inscrire les travaux calédoniens dans des cadres plus larges.
Ce que la version 1.4 permet déjà — et ce qu’elle ne permet pas encore
La THNC v1.4 peut dès maintenant servir à :
- organiser les discussions et les données autour d’identifiants communs ;
- comparer les nomenclatures locales, sectorielles, nationales et internationales ;
- cadrer des diagnostics, des études et des projets pilotes ;
- préparer des fiches et cahiers d’habitats ;
- structurer les futurs travaux cartographiques ;
- engager la préparation d’une Liste rouge des écosystèmes de Nouvelle-Calédonie.
Elle ne permet pas encore une conversion automatique de toutes les couches existantes, une cartographie homogène des niveaux fins, un emploi réglementaire direct ou l’évaluation immédiate de toutes les classes au titre de la Liste rouge des écosystèmes. Ces limites sont décrites dans le document afin d’éviter qu’une version intermédiaire soit utilisée au-delà de son niveau de maturité.
Consulter et citer la THNC v1.4
Le document de référence est disponible sur Zenodo : Typologie des habitats naturels de Nouvelle-Calédonie — THNC v1.4 : https://doi.org/10.5281/zenodo.21440011. Statut : document de travail consolidé, publié pour relecture et référence ouverte ; non stabilisé et non réglementaire. – Lors de toute réutilisation, il convient de citer la version et le DOI, et de conserver les informations de statut associées aux classes utilisées.
Partenaires, contributeurs et remerciements
Le CBNNC remercie l’ensemble des personnes et organismes ayant contribué au diagnostic partagé, aux ateliers, aux réunions de convergence, aux relectures et aux échanges méthodologiques.
La démarche a notamment réuni ou associé les trois provinces, le Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, la DAFE, l’Office français de la biodiversité, l’IAC, l’IRD, l’Herbier NOU, l’UNC, le CIRAD, le MNHN et PatriNat, Endemia, l’ANCB, le WWF, Bio eKo, des bureaux d’études et experts dont BioEko BOTANIC, Ecolink, SIRAS et BioEcoConsult, des acteurs de la géomatique et de la donnée dont INSIGHT, SEVE, le SHOM et l’IANCP, ainsi que des opérateurs privés et aménageurs, notamment Prony Resources, la SLN et la SMT.
Le réseau national des Conservatoires botaniques a été mobilisé à plusieurs étapes, notamment le CBN-CPIE Mascarin. Le CBNNC remercie particulièrement Marie Lacoste pour le partage détaillé du retour d’expérience réunionnais, ainsi qu’Alexia Aussel pour la présentation du programme CarHab.
Le CBNNC remercie également le Comité français de l’UICN pour son soutien à la démarche et sa participation aux échanges, ainsi qu’Endemia pour les apports relatifs à la Liste rouge des espèces.
La liste nominative complète des personnes présentes ou associées à la séquence 2025 est conservée dans les comptes rendus du diagnostic partagé. Cette traçabilité distingue la participation aux ateliers, les contributions techniques, les propositions intégrées et les responsabilités de rédaction ou de validation.