Après avoir confié au CBNNC une monumentale collection de photographies et de documents, Bernard vient de compléter ce don par tous les ouvrages naturalistes qu’il a réuni au fil des ans : des éditions anciennes et précieuses, des traités techniques plus récents, des ouvrages techniques ou de vulgarisation, des compilations patiemment photocopiées au fil de ses passages dans les bibliothèques, partout où il traquait la trace d’une expédition botaniste, la monographie d’une plante, l’éclair d’un savoir, même indirect sur la flore de Calédonie et d’ailleurs.
Je souhaite adresser un salut amical et reconnaissant à un raconteur hors pair, à un passeur d’émerveillement.

Un écosystème de savoirs en papier
Ce second ensemble concentre une vie de lectures et d’enquêtes. On y croise de tout : flore, faune, géologie, récits d’explorations d’Océanie, notices quasi introuvables, grandes synthèses, livrets pédagogiques plus récents. Certains volumes ont gardé la fragilité d’une reliure centenaire, d’autres portent les marques d’un usage de terrain : angles cornés, papier humide, notes au crayon.
À côté des images – déjà exceptionnelles – transmises au conservatoire, ces livres rendent audible la voix des naturalistes de plusieurs générations. On y voit son goût de tout : une bibliothèque panachée, à l’image de sa curiosité. Et le savoir s’y partage comme une évidence.

Un manuscrit en partage
Parmi les trésors confiés, un ouvrage presque achevé : un livre sur « la nature insolite ». Un fil à tirer dans la tapisserie calédonienne : formes improbables, curiosités biologiques, comportements qui défient nos habitudes d’humains pressés. Le CBNNC s’attachera à valoriser ce manuscrit, à l’éditer si l’opportunité se présente, en tout cas le faire découvrir. Il y a là de quoi éveiller des générations : la surprise est le meilleur professeur.

Ce que nous allons faire — humblement et sûrement
Le Conservatoire Botanique de Nouvelle-Calédonie est naissant, nos ressources très limitées et notre toute petite équipe (nous sommes deux !) étale son temps de travail comme de la confiture sur une tartine trop grande :). Nous avons en tout cas de l’énergie et de la conviction. Les prochaines étapes seront simples et rigoureuses :
- Sécuriser la donation (conservation matérielle, sauvegardes numériques).
- Indexer et référencer les ouvrages pour que chaque piste soit retrouvable.
- Rendre accessible au plus grand nombre dès que possible, en priorisant les usages pédagogiques et scientifiques.
- Étudier des partenariats avec des bibliothèques et les Archives de Nouvelle-Calédonie, pour garantir, dans la durée, des conditions optimales de conservation et de consultation.

Un pays-biodiversité, une responsabilité partagée
La Nouvelle-Calédonie est l’un des joyaux mondiaux de la biodiversité. Cette chance unique et vertigineuse, s’accompagne d’une responsabilité collective : incendies, espèces exotiques envahissantes (EEE), exploitation des sols, fragmentation des habitats… Les pressions s’additionnent et l’addition peut être lourde. Les bibliothèques, les herbiers, les bases de données ne sont pas des musées de poussière ; ce sont des outils de décision et des réservoirs d’imagination pour inventer des solutions locales, adaptées, solidaires.
« Expliquer, comprendre, pénétrer quelque chose du mystère du monde, soulever au moins un coin du voile d’Isis… » — Méharées (1937) », rappelait Théodore Monod.

La poésie du terrain
Ce qui frappe chez Bernard, c’est la poésie du terrain : une science qui marche, sensible, qui écoute. À chaque rencontre, il sait faire naître l’histoire : la plante devient personnage, l’écosystème, récit. Il y a chez lui l’art d’ouvrir la porte de l’attention, d’offrir les clefs et de laisser chacun entrer.
Dans cette collection, on devine le dialogue silencieux avec Vieillard, Montrouzier, Balansa, Guillaumin, et tant d’autres botanistes et explorateurs qui ont patiemment décrit, dessiné, classé. On ne « possède » jamais une découverte ; on la reçoit, on la transmet, on l’augmente.
Redécouvrir comment nous apprenons
Au vu de la somme de ces ouvrages on peut se demander : que fait le livre à notre façon d’apprendre ? Dans notre monde connecté, nous grappillons des morceaux d’infos sur nos écrans, sitôt affiché, sitôt perdu dans la masse de flux d’informations. Ces ouvrages, eux, rassemblent, déroulent, construisent, invitent à la poser le regard. On certain perdu aujourd’hui un peu de cette manière de rassembler le savoir. En tout cas, rien n’empêche d’inventer des formes nouvelles, au croisement du papier, du numérique et du terrain : carnets partagés, balades commentées, bases ouvertes illustrées d’histoires, podcasts depuis les sentiers… Mais en tout cas pour tout curieux de nature le réflexe persiste : noter ce que l’on voit, s’interroger, transmettre.
Je feuillette cette collection avec un mélange de gratitude et de nostalgie. J’y retrouve certains des guides de vulgarisation semblables à ceux qui m’ont accompagné adolescent, dans la bibliothèque familiale — ces compagnons qui m’ont appris à déchiffrer la flore, à apporter un regard scientifique, à analyser et comprendre les relations profondes qui se déroulent au delà de la simple image. Trente ans plus tard, je suis encore très très loin d’avoir fait le tour de tout ce qu’il y a voir d’étonnant.
Quelque soit le degré de connaissance de chacun, la nature commence au pas de la porte et, chacun dans son bout de jardin peut trouver matière à émerveillement, et à mesure qu’on progresse vers le sommet de la chaîne ou au fond d’une vallée isolée, des mondes entiers se dévoilent. L’important est de commencer.

Merci, Bernard
Merci pour la générosité, pour les chemins ouverts, pour le respect heureux des choses simples et la joie de les raconter. Nous allons prendre soin de votre don, le sécuriser, le mettre en partage. Et surtout, continuer à faire de la nature calédonienne non pas un décor, mais une rencontre — quotidienne, exigeante et lumineuse.
Les bibliothèques, les herbiers et les bases vivantes se construisent avec les communautés qui les entourent. Ensemble, faisons en sorte que ces livres, ces images et ces histoires continuent d’allumer des regards — aujourd’hui et longtemps encore.
Par Nicolas Rinck, Conservatoire botanique de Nouvelle-Calédonie (CBNNC)