Du 6 au 8 juillet 2026, l’équipe du Conservatoire Botanique de Nouvelle-Calédonie s’est rendue à Lifou dans le cadre du projet BLOSSOM, avec l’appui de la Direction de l’Environnement de la province des Îles Loyauté. Cette mission marque une étape importante du projet : elle a permis de réunir les partenaires locaux, d’engager les premières collectes de santal destinées à la multiplication in vitro, d’observer plusieurs sites dégradés et de préciser les pistes de restauration écologique adaptées au contexte de Lifou.
BLOSSOM, soutenu par l’Initiative Kiwa, vise à renforcer la résilience des milieux naturels et des communautés en s’appuyant sur les Solutions fondées sur la Nature. En Province des Îles Loyauté, le projet se déploie principalement à Maré, où des opérations de restauration écologique sont prévues sur d’anciennes carrières calcaires, et à Lifou, où les actions portent notamment sur le santal, la mobilisation des pépinières, la connaissance des espèces locales et l’analyse de sites à enjeux.
Une mission ancrée dans le dialogue local
La mission a débuté par une présentation du projet auprès du Conseil coutumier de Drehu, en présence de la province des Îles Loyauté. Ce temps d’échange a permis de présenter les différentes composantes de BLOSSOM : restauration écologique, production végétale, conservation des espèces patrimoniales, appui aux pépinières, sensibilisation du public et construction progressive d’une stratégie de restauration adaptée aux réalités de chaque île.
Ce dialogue est indispensable. Les actions de BLOSSOM ne consistent pas seulement à planter des arbres. Elles visent à comprendre les dynamiques des milieux, à respecter les autorités coutumières, à travailler avec les acteurs déjà engagés sur le terrain, et à proposer des solutions réalistes pour restaurer des sites dégradés, protéger les ressources naturelles et renforcer les savoir-faire locaux.
Etudier et multiplier la variété de Santal des Îles Loyauté, pour mieux protéger un patrimoine et une ressource naturelle en diminution.
L’un des objectifs principaux de la mission concernait le santal des Îles Loyauté, Santalum austrocaledonicum var. glabrum. Cette variété de santal est une ressource patrimoniale, culturelle et économique importante. Elle est aussi soumise à de fortes pressions, en particulier du fait des prélèvements dans le milieu naturel. Les travaux conduits en 2023 sur l’état de la ressource ont confirmé la nécessité de renforcer la conservation des peuplements naturels et d’améliorer les capacités de production de plants.
Dans le cadre de BLOSSOM, le CBNNC ne porte pas un projet de développement économique direct de la filière santal. Son rôle est d’abord botanique, écologique et conservatoire : protéger les peuplements naturels, mieux connaître la diversité des santals de Lifou et de Maré, produire des plants tracés et diversifiés, puis mettre ces plants à disposition des partenaires locaux pour des plantations encadrées, suivies et intégrées dans des trajectoires de restauration écologique.
Avec la Direction de l’Environnement de la province des Îles Loyauté, un plan d’échantillonnage a été défini sur plusieurs secteurs de Lifou, afin de représenter au mieux la diversité des santals de l’île. Les zones prospectées ont notamment concerné Ounos, avec les secteurs de Wiwatul (Unoz), Easo, Naang et Drueulu. L’objectif était de travailler sur quatre sites, avec cinq pieds de santal par site, et environ vingt explants prélevés sur chaque individu.
Chaque santal collecté fait l’objet d’une traçabilité précise. Les individus sont repérés, numérotés, localisés et décrits. Des mesures de diamètre sont prises et ultérieurement lors d’une prochaine mission des échantillons de bois de cœur pourront être prélevés pour analyse, avec l’Université de la Nouvelle-Calédonie, pour caractériser les profils chimiques des individus. Cette « carte d’identité » du santal permettra de mieux comprendre la diversité des peuplements, d’identifier des semenciers de référence et d’éviter de travailler avec des plants originaires d’autres îles (certains Santal d’autres variétés ont été importés par le passé et posent un risque de contamination génétique de la variété présente dans les îles Loyauté).
Culture in vitro du santal : un levier de recherche et de production pour la restauration et au-delà
Le santal des Îles Loyauté est une espèce difficile à multiplier par les méthodes classiques, ce qui limite aujourd’hui les capacités de replantation et de restauration. Dans ce contexte, la culture in vitro constitue une piste technique prometteuse, mais aussi un véritable objet de recherche.
Cette méthode consiste à cultiver des tissus végétaux en laboratoire, dans des conditions stériles et contrôlées, afin d’obtenir de nouveaux plants. Dans le cadre de BLOSSOM, les fragments prélevés sur les santals de Lifou sont envoyés à l’Université de la Nouvelle-Calédonie, partenaire scientifique du projet, pour tester et mettre au point des protocoles adaptés à cette espèce. Il s’agit d’un travail progressif, qui nécessite des ajustements, des essais et des validations avant de pouvoir être déployé à plus grande échelle.
L’enjeu n’est pas seulement de produire davantage de plants, mais de produire mieux. Les bonnes pratiques mises en place dans le cadre du projet visent à garantir la traçabilité des individus collectés, à préserver la diversité génétique des santals de Lifou et de Maré, et à obtenir des plants sains, adaptés aux conditions locales. Chaque étape, de la collecte à la mise en culture, puis à l’acclimatation, est pensée pour limiter les risques et maximiser les chances de réussite sur le terrain.
Ce travail sur la culture in vitro du santal reste aujourd’hui un objet de recherche. Les protocoles ne sont pas encore totalement stabilisés et doivent être testés dans différentes conditions. C’est précisément l’intérêt du projet BLOSSOM : permettre, grâce au CBNNC et à ses partenaires, de développer ces connaissances et de les transformer progressivement en outils opérationnels.
À terme, cette approche pourrait ouvrir de nouvelles perspectives. Elle permettra d’abord de répondre aux objectifs de restauration écologique et de renaturation, en fournissant des plants tracés et diversifiés pour renforcer les peuplements naturels et accompagner les projets locaux. Elle pourrait également, dans un second temps, être mobilisée par des acteurs économiques souhaitant sécuriser leurs approvisionnements en plants de santal, dans un cadre mieux maîtrisé et respectueux de la ressource naturelle.
L’ambition est donc double : faire avancer la connaissance scientifique sur une espèce emblématique et difficile, et créer les conditions pour que cette innovation puisse bénéficier, à terme, à l’ensemble des acteurs du territoire.
Des partenaires locaux déjà mobilisés autour de la ressource
La mission a également permis de rencontrer plusieurs acteurs concernés par le devenir du santal à Lifou. L’équipe s’est notamment rendue chez IFLOR, usine de transformation du santal produisant de l’huile essentielle destinée notamment à la parfumerie. Cette visite a permis d’échanger sur l’état de la ressource, les difficultés de replantation et les besoins d’appui technique pour sécuriser l’avenir du santal local.
Le CBNNC a également rencontré des pépinières et partenaires susceptibles d’accueillir, d’acclimater ou de suivre des plants issus du projet : IFLOR, qui dispose d’une petite pépinière, la pépinière Sereï [nom du ou de la responsable à compléter], ainsi que la pépinière Terre des Verts, avec Bula Nekoeng.
Ces partenaires joueront un rôle important dans la suite du projet. Les plants produits par culture in vitro devront passer par une phase d’acclimatation avant leur plantation. Le suivi dans différentes conditions permettra ensuite de comprendre ce qui fonctionne le mieux : types de sols, exposition, association avec d’autres espèces, proximité d’une pépinière, protection contre les pressions, arrosage éventuel, suivi de reprise.
L’objectif est de construire progressivement une expérience collective. Plus les plants seront diversifiés, tracés et suivis, plus les acteurs locaux disposeront de références solides pour restaurer, planter et protéger le santal sur le long terme.
Le santal, une espèce parmi une forêt à reconstruire
Le santal n’est pas envisagé comme une espèce isolée. Dans la nature, il s’inscrit dans des formations forestières et de lisière. C’est une espèce qui peut participer à la dynamique forestière, notamment dans des milieux ouverts ou dégradés, mais elle doit être associée à d’autres espèces natives.
C’est l’un des principes de BLOSSOM : restaurer des milieux diversifiés, et non créer des plantations monospécifiques. Dans les îles Loyauté, les forêts rendent de nombreux services aux populations : elles contribuent à la protection des sols, à la régulation de l’eau, à la préservation de la lentille d’eau douce, à la disponibilité de ressources végétales pour les usages médicinaux, alimentaires, artisanaux, culturels ou économiques.
Dans cette perspective, le santal est une espèce emblématique, mais il s’intègre dans une palette plus large d’espèces autochtones et endémiques. Plus cette palette est diversifiée, plus les milieux restaurés ont de chances d’être résilients face aux sécheresses, aux cyclones, aux pressions animales, aux espèces envahissantes et aux effets du changement climatique.
Lire les anciennes carrières calcaires pour comprendre ce qui bloque le retour de la forêt
La mission à Lifou a aussi permis de visiter plusieurs anciennes carrières calcaires. Même si les principales opérations de restauration écologique de BLOSSOM en Province des Îles Loyauté sont prévues à Maré, notamment sur les anciennes carrières de Pénélo et Wabao, les sites de Lifou offrent des situations très utiles pour comprendre les blocages écologiques.
Sur certaines carrières abandonnées depuis plusieurs décennies, la végétation ne revient que très lentement, voire pas du tout. Les sols humifères ont disparu, les fronts de taille restent abrupts, les conditions sont chaudes, sèches, pauvres en matière organique, et la recolonisation naturelle est souvent dominée par des espèces exotiques ou peu favorables au retour d’une forêt diversifiée.
La carrière de Luecila, près de Wé, illustre fortement cette problématique. Le site présente des talus élevés, des parois très marquées et des zones fortement perturbées. Il est également concerné par des dépôts de déchets, comme c’est souvent le cas dans d’anciennes carrières laissées sans réhabilitation complète. Ces situations montrent pourquoi la restauration écologique doit être pensée avec une double approche : traiter les contraintes physiques du site, puis choisir les espèces capables de relancer une dynamique naturelle.
Pourquoi la forêt ne revient-elle pas toujours toute seule ?
Après l’exploitation d’une carrière, il ne suffit pas d’attendre pour que la forêt se reconstitue. Plusieurs facteurs peuvent bloquer la régénération naturelle :
- Le sol fertile a souvent disparu, laissant un substrat calcaire très pauvre.
- Les pentes et les fronts de taille peuvent être trop abrupts pour retenir l’eau, la litière et les graines.
- Les fortes chaleurs et la sécheresse empêchent l’installation des jeunes plants.
- Les espèces exotiques peuvent coloniser rapidement les zones ouvertes sans permettre le retour d’une forêt native diversifiée.
- Les déchets, les usages non maîtrisés ou la présence d’animaux peuvent maintenir le site dans un état dégradé.
- Restaurer ces milieux demande donc d’utiliser les bonnes espèces, au bon endroit, avec le bon niveau d’intervention. L’objectif n’est pas toujours de tout planter. Il est souvent plus efficace de déclencher une dynamique : apporter de l’ombre, retenir un peu de sol, installer des pionnières, favoriser la litière, puis laisser les processus naturels reprendre progressivement.
Identifier de nouvelles espèces candidates pour la restauration
Les observations réalisées à Lifou permettent aussi d’enrichir la palette d’espèces candidates pour les futures opérations. Les équipes du CBNNC recherchent des espèces autochtones ou endémiques capables de supporter les conditions difficiles des carrières calcaires : chaleur, pauvreté du substrat, exposition, sécheresse, absence de sol structuré.
Certaines espèces sont déjà connues et utilisées. D’autres restent peu mobilisées, alors qu’elles pourraient jouer un rôle écologique important. BLOSSOM cherche donc à élargir les connaissances pratiques : quelles espèces germent bien ? Lesquelles se bouturent ? Lesquelles résistent aux conditions de carrière ? Lesquelles facilitent l’installation des autres espèces ? Lesquelles apportent aussi une valeur patrimoniale, culturelle ou d’usage ?
Cette démarche repose sur l’observation fine du terrain. Les jeunes plantes qui apparaissent spontanément dans les fissures, les lisières qui progressent lentement, les espèces capables de pousser sur substrat calcaire ou dans des zones très exposées donnent des indices précieux. Ce sont ces indices que le projet cherche à transformer en méthodes de restauration reproductibles.
Sesbania coccinea subsp. coccinea, une espèce rare qui peut aider à restaurer
Lors de la mission, l’équipe a également observé des populations de Sesbania coccinea subsp. coccinea, une espèce rare et menacée suivie dans le cadre des Plans Directeurs de Conservation des espèces rares et menacées des Îles Loyauté animé par le Conservatoire Botanique.
Cette espèce est présente dans certains secteurs littoraux de Lifou et d’Ouvéa. Elle pousse sur des milieux calcaires, en situation littorale ou arrière-littorale, souvent exposés aux embruns. Elle est menacée notamment par les chèvres, qui exercent une pression forte sur la régénération naturelle.
Son intérêt est multiple. C’est d’abord une espèce patrimoniale, dont la conservation nécessite des actions in situ et ex situ. C’est aussi une Fabaceae, famille de plantes connue pour sa capacité à contribuer à l’enrichissement des sols grâce aux associations avec des micro-organismes fixateurs d’azote. Dans des milieux pauvres comme les anciennes carrières calcaires, ce type d’espèce peut jouer un rôle de facilitation pour d’autres plantes.
L’intégrer dans des opérations de restauration pourrait donc permettre de combiner deux objectifs : créer de nouveaux sites refuges pour l’espèce et améliorer les conditions écologiques nécessaires au retour d’une végétation plus diversifiée. Cette hypothèse devra être testée, suivie et adaptée, mais elle illustre bien l’approche de BLOSSOM : utiliser les espèces locales non seulement pour leur valeur de conservation, mais aussi pour leur fonction dans la reconstruction des écosystèmes.
Observer aussi les menaces littorales : le cas d’Easo
La mission a également permis d’observer les effets de l’érosion littorale dans le secteur d’Easo, zone très fréquentée et exposée à des pressions multiples : dynamique marine, recul du trait de côte, aménagements proches du littoral, fréquentation touristique, routes et pontons.
Sur le terrain, le recul de la plage et la perte d’épaisseur de sable sont visibles. Ces phénomènes rappellent que les Solutions fondées sur la Nature peuvent aussi être mobilisées sur les zones littorales, à condition d’être adaptées à chaque situation. Les réponses possibles ne sont pas les mêmes selon l’exposition, la dynamique du sable, la présence d’ouvrages, les usages du site et la disponibilité d’espèces végétales adaptées.
Dans le cadre de BLOSSOM, ce type d’analyse contribue à alimenter une réflexion plus large sur les sites menacés et les pistes de restauration écologique. L’objectif est de fournir aux communes, à la province et aux autorités coutumières des éléments d’aide à la décision : quels sites sont les plus sensibles ? Quelles interventions sont possibles ? Où les solutions végétales peuvent-elles fonctionner ? Où faut-il d’abord traiter d’autres causes de dégradation ?
Former, transmettre et préparer les prochaines étapes
Au-delà des collectes et des relevés, BLOSSOM vise à transmettre des savoir-faire. Les pépiniéristes, associations, communautés et partenaires locaux utilisent déjà de nombreuses espèces utiles, autochtones ou endémiques. Le projet doit permettre d’élargir cette palette, en intégrant des espèces parfois moins connues mais intéressantes pour la restauration, la conservation, les usages traditionnels ou la résilience des milieux.
Des formations de terrain seront organisées dans les prochaines étapes : reconnaissance des espèces, collecte de graines, bouturage, germination, suivi des plants, préparation des sites, plantation et suivi post-plantation. Ces formations permettront d’associer les connaissances scientifiques, l’expérience des pépiniéristes, les savoirs locaux et les besoins concrets des sites à restaurer.
À Lifou, des temps d’information du public sont également prévus. Ils permettront d’expliquer les enjeux du santal, les objectifs de la multiplication in vitro, les liens entre restauration écologique et protection de l’eau, et les possibilités offertes par les Solutions fondées sur la Nature face aux dégradations des milieux.
BLOSSOM avance : de la collecte à la restauration
BLOSSOM ne propose pas une solution unique. Il construit une méthode : observer, comprendre, collecter, produire, tester, suivre, ajuster. Cette méthode est indispensable pour restaurer des milieux insulaires fragiles, protéger la flore des Îles Loyauté et accompagner les acteurs locaux dans la mise en œuvre de solutions adaptées à leurs territoires.
L’Initiative Kiwa – Solutions fondées sur la Nature (SfN) pour la résilience climatique – vise à renforcer la résilience des écosystèmes, des communautés et des économies des îles du Pacifique au changement climatique par des Solutions fondées sur la Nature en protégeant, gérant durablement et restaurant la biodiversité. Elle repose sur la simplification de l’accès au financement des actions d’adaptation au changement climatique et de conservation de la biodiversité pour les gouvernements locaux et nationaux, la société civile ainsi que les organisations régionales des États et territoires insulaires du Pacifique. L’initiative est financée par l’Union européenne, l’Agence française de développement (AFD), Affaires mondiales Canada (GAC), le ministère des Affaires étrangères et du Commerce de l’Australie (DFAT) et le ministère des Affaires étrangères et du Commerce de la Nouvelle-Zélande (MFAT). Elle a établi des partenariats avec la Communauté du Pacifique (CPS), le Programme régional océanien de l’environnement (PROE) et le Bureau régional océanien de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN Océanie).
Pour plus d’informations : L’Initiative Kiwa – La Résilience Climatique dans le Pacifique grâce aux Solutions fondées sur la Nature (SfN)